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Réalité désenchantée

Mensonges d’Etat, le nouveau
Ridley Scott au casting détonnant, n’a pas fait frémir le box-office
américain. Et si ce n’était qu’un gage de qualité ? Enfin chez nous, ce
thriller géopolitique s’inspire du livre Une vie de mensongesde David Ignatius, journaliste au Washington Post, chargé de la
couverture des activités de la CIA et de la crise du Proche-Orient pour
le 'Wall Street Journal'. Adapté par William Monahan, scénariste des Infiltrés dont Leonardo Di Caprio était déjà la vedette, il marque le retour en force du réalisateur britannique.
Dans
la peau de l’espion américain Roger Ferris, Di Caprio, métamorphosé
depuis Titanic, offre à son personnage un visage humain plus vrai que
nature. Homme de terrain, il traque les cellules islamistes sans répit.
Bien qu’il ne manque ni de sang froid, ni de patriotisme, il arrive à
ses fins par la connaissance et le respect des cultures locales. Pour
venir à bout d’une puissante cellule terroriste, il se voit contraint
de collaborer avec le chef des renseignements jordaniens, joué par le
charismatique Mark Strong, qui n’exige qu’une condition : jouer cartes
sur table.
Une tâche compliquée pour le jeune Ferris, qui a pour supérieur Ed Hoffman, interprété par Russel Crowe, encore fidèle à Ridley Scott, un homme à ses antipodes. Agissant des États-Unis, où il mène une vie paisible, il donne ses ordres sans scrupules ni mauvaise conscience. L’incarnation parfaite, quelques brins d’ironie en plus, du carriériste hyperactif assoiffé de pouvoir qui à force de vouloir tout contrôler passe à côté de l’essentiel… Dans ce système trop complexe, n’ayant pas toutes les cartes en mains, le jeune espion peine à réussir sa mission. Et lorsqu’il tombe sur le charme d’une jeune infirmière cela se complique.
Très bien décrit, le milieu de renseignements est montré sans naïveté : un monde où la fin justifie les moyens, faisant de ses hommes des pions solitaires. Et quand il quitte cette solitude, le protagoniste se fragilise face à ses ennemis... La mise en scène efficace de Ridley Scott reste fidèle à ses habitudes, plutôt sobre comparée aux films d’action classiques. Sans caméra à l’épaule, ni d’utilisation abusive de filtres colorés ou de musique incessante et bruyamment symphonique, elle n'en reste pas moins très vivante. Aux phases d’actions dynamiques succèdent élégamment des scènes plus calmes qui s'arrêtent sur la psychologie et le ressenti des personnages. Le spectateur est tenu en haleine bien que le film dure plus de 2h. Subtilement critique sans être engagé, il révèle une facette de la réalité qu’on préfère souvent taire. Il nous plonge dans les failles de l’espionnage américain qui fait primer souvent à tort le « tout technologique » à l’aspect humain, souvent plus fiable et efficace. Plus encore, il sort des clichés habituels de super-héros invincibles, souvent mieux récompensés au box-office, au profit d’un scénario truffé de qualités.
BIANCA FIORA
Mensonges d’Etat, sortie le 19 novembre 2008 en Belgique
Réalisé par Ridley Scott
Avec Leonardo Di Caprio, Russel Crowe et Mark Strong
Durée: 2h08
Entre les murs, efficace et minimaliste

Palme d'or du Festival de Cannes décernée – à juste titre? – par Sean Penn,Entre les murs relate la vie d'une classe de quatrième et de son professeur de français dans un collège du XXe arrondissement de Paris, un quartier étiqueté "populaire". Laurent Cantet, le réalisateur, voulait depuis longtemps faire un film sur l'école. Le livre éponyme de François Bégaudeau, interprète principal du film, lui a permis de trouver le scénario adéquat.
Un style documentaire
Avec une approche documentaire – caméra DV, acteurs non-professionnels et regard objectif – il filme la vie de cette classe qualifiée difficile. La conjugaison de l'imparfait, la lecture du Journal d'Anne Franck, l'écriture d'un autoportrait, la définition de l'insolence, le football ou encore l'idée de la honte sont prétexte à un dialogue entre le professeur et ses élèves. Un dialogue houleux, drôle et émouvant à la fois. François Bégaudeau avec ses bons mots, son répondant, sa présence dans la classe incarne à merveille ce jeune professeur. Face à lui, les élèves ne surjouent pas. Leur ton est juste et bien senti. Ces dialogues sont soutenus par la caméra rapprochée. Celle-ci capte leurs émotions aux plus près mais n'est en aucun cas démonstrative. Elle s'imprègne de ce qu'il se trame sans a priori.
Nous sont également montrés les temps de la récréation, de la salle des profs, du conseil de classe ou de discipline. Mais ce qui frappe tout au long du film c'est l'impression d'enfermement. Le titre du film prend tout son sens à travers ces barreaux horizontaux rivés aux fenêtres ou cette cours de récréation encastrée entre deux bâtiments et filmée de haut. D'ici à faire le rapprochement, école= prison, il n'y a qu'un pas.
Objet cinématographique
Bien qu'il soit une chambre d'écho aux questions, aux malaises des enseignants, ce film reste avant tout une fiction ni démagogue, ni nostalgique. Laurent Cantet insiste d’ailleurs sur ce fait et ne souhaite pas entrer dans un débat plus large sur l'école. "Ce n'est pas un film sur l'école mais sur cette classe face à ce professeur". Entre les murs est certes efficace mais ne fallait-il pas quelque chose de plus pour en faire une vraie œuvre percutante?
ANNE LE TIEC
Entre les murs – sortie le 1er octobre 2008 en Belgique
De Laurent Cantet
Avec François Bégaudeau
Durée: 2h10
Féminité errante
Brussels Film Festival

Minou perd le fil de son existence. Tisseuse, elle part à la recherche de sa fille fugueuse, Pegah, et de sa mère sénile disparue. Difficile défi pour une femme qui vit seule à Téhéran. Arpentant la ville dans son 4x4 rose, tel un clou qui dépasse, elle piste la moindre trace. Elle découvre que Pegah a abandonné l'université, qu'elle travaille comme photographe et qu'elle loue un appartement où elle dort de temps en temps. Au même moment, Pegah fuit en voiture vers le désert iranien, elle y croise la route d'un archéologue mystérieux avec qui elle se lie d'amitié. La mère de Minou, elle, a prit un car qui la mènera sur les pas de son histoire.
Pérégrination d'une femme forte, confrontée à la perte, à l'absence. Minou déambule dans les rues d'une ville masculine. Cherchez la femme. Pas évident dans un monde peu galant. Sa quête semble promise à rester au point mort. Désespérée, elle se réfugie auprès d'un ami peintre à la franche cocasserie. Celui-ci tente bien de lui faire comprendre que sa fille déploie ses ailes et construit sa vie. Difficile à admettre, même pour une femme si indépendante.
Three women dresse un portrait sans complaisance et d'une franche beauté de la condition féminine en Iran. Il évoque certaines pratiques archaïques comme la lapidation d'une femme qui bafoue l'honneur de sa famille. On accompagne Minou dans sa lutte contre les éléments, le temps qui passe. Cette femme s'oublie et fait passer les siens avant sa propre vie. La photographie irradie la pellicule, comme dans ces chaines montagneuses iraniennes, où l'on décèle une austérité qui n'a d'égal que son aridité. Toujours en toile de fond cette culture millénaire, entre archéologie et tapisserie. Le poids de l'héritage et des années, l'entrée dans la modernité, ce joli conte initiatique nous promène dans un pays aux richesses infinies. Les femmes y ont encore bien des combats à remporter pour enfin pouvoir vivre libérées. Agrippant son destin à deux mains, elles filent vers l'espoir d'heureux lendemains.
GABRIEL HAHN
Three women, réalisé par Manijeh Hekmat, Iran 2008, 94 mn.
Avec Niki Karimi, Pegah Aahangarani, Babak Hamidian
Photo: © Droits réservés
L’anecdote comme antidote

Egarés par inadvertance. Un film sur la perte, la rencontre, plein de trouvailles. Dans un passé proche, une histoire passée inaperçue aux yeux de l’Histoire. Une petite fanfare de la police égyptienne part en Israël pour jouer lors de l’inauguration d’un centre culturel arabe. Personne ne les attend à leur arrivée à l’aéroport. Devant se débrouiller seuls, les musiciens montent dans un improbable bus qui les égare un peu plus au fin fond du désert israélien. Impossible de joindre leur ambassade. Les voilà bloqués dans une ville fantomatique où l’existence semble s’écouler de façon ascétique.
Seul un restaurant fait de la résistance dans ce no man’s land à l’aridité aussi humaine que naturelle. Mais l’hospitalité n’est pas un vain mot en ce lieu. Dina, la gérante du restaurant offre gîte et couverts aux naufragés. Commencent alors les prémices d’un échange entre juifs et arabes. Une rencontre anodine et pourtant tellement porteuse de sens. Les uns s’expriment en hébreu, les autres pratiquent l’arabe. Un anglais sommaire sera le trait d’union entre eux. L’atmosphère est pesante, mélancolique. Chaque personnage semble porter la croix d’un passé délicat les menant à un présent étroit. Quelques minces failles laissent échapper un début de complicité entre les deux identités. La jeunesse ouvre la voie. Un jeune homme de la fanfare, donne ainsi une leçon de courtisage à un israélien touchant d’innocence. Moment désopilant, désarmant, cinéma au charme ravageur. Le réalisateur manie les silences avec virtuosité.
Un ange passe. Dîner anniversaire au calme olympien, gêne teintée de curiosité, d’appréhension de l’inconnu. Alors la discussion file vers la musique, un des invités joue son concerto inachevé devant ses hôtes médusés. Puis ils entonnent tous d’une même voix l’atemporel « Summertime ». Passage d’une profonde tendresse. Drolatique. Eran Kolirin, qui signe ici sa première réalisation en attendant la prochaine sortie de Chemins dans le désert, y distille une franche poésie. Comme avec l'évocation de ce jeune israélien enamouré qui passe ses journées à faire le pied de grue devant une cabine téléphonique publique. Il attend un coup de fil de sa bien aimée. Les plans sont soignés, le réalisateur signe de longues séquences en plan large d’une grande sobriété. Pas à pas, les personnages s’ouvrent aux autres, aux différences. Ils prennent conscience de leur relative proximité. Certaines choses sont universelles. La visite de la fanfare boulverse l'existence paisible de cette "zone" morte et tient toutes ses promesses. A travers une pudeur délicate, ce film mêle à la fois finesse et tendresse, faisant de la musique et de la langue d'irremplaçables instruments de rapprochement entre les peuples et les cultures.
GABRIEL HAHN
La visite de la fanfare
Réalisation et scénario Eran Kolirin
Directeur de la photographie Shai Goldman
Avec Sasson Gabai, Ronit Elkabetz, Saleh Bakri, Khalifa Natour, Imad Jabarin,
1h26mn, 2007
Sélection Un certain regard, Cannes 2007, Prix de la Jeunesse
Photo © Droits réservés
Serial loosers attendrissants

Un homme s’extrait de sa voiture miniature. Il passe un collant sur sa tête. Ca sent le hold up à plein nez. Manque de chance, sur son chemin se trouve un poteau. Bing ! Repli stratégique vers son véhicule. Ouverture de portière, il cherche quelque chose, referme la porte, oublie les clefs à l’intérieur. Ballot… Edouard Baer interprète ce splendide nigaud. L’homme a un air bouffi, éreinté, traqué, en fin de parcours. Ca sonne comme le braquage de la dernière chance.
Vers une cafétéria il s’avance, braque le taulier qui ne le remarque même pas. Alors se rabattre vers la serveuse. Elle le voit mais rigole. Manque de crédibilité avec sa main dans la poche pour mimer un pistolet. Du coup ils sympathisent. Elle travaille là depuis deux jours. Au départ, elle venait aussi braquer la cafét’. Manque de chance la caisse était vide. Alors comme elle a vu l’annonce de serveuse, elle se tourne vers le patron qu’elle vient d’agresser sans qu’il l’ait vu et lui fait croire qu’elle a fait fuir ses agresseurs. Engagée.
J’ai toujours rêvé d’être un gangster de Samuel Benchetrit possède une saveur parodique surannée. Un mélange de Marx Brothers, de Jim Jarmusch et de Buster Keaton. Il se décompose en plusieurs saynètes dont les personnages n’ont aucun rapport entre eux. Si ce n’est que... Tous tournent autour de leur dessein de braqueur minable. Ils se retrouvent dans un seul et même lieu.
Un improbable duo de laisser pour compte mène à mal l'enlèvement tellement vacillant d’une adolescente suicidaire. Touchants de maladresse et d’humanité. « Nous on est pas des vrais méchants, alors on fera pas des trucs violents même pour de faux ». Quatre anciens du milieu enlèvent leur compère à l’hôpital pour exaucer sa dernière volonté : mourir dans leur planque. Mais de retour sur les lieux qu’ils n’ont plus vus depuis 1978, surprise…
Une rencontre fortuite entre les chanteurs Bashung et Arno. Ils tombent "nez à nez" au petit coin d’une cafétéria (tiens…) et prennent ensemble un café après moultes tergiversations. Arno signale à son camarade que ce dernier lui a volé « Oh Gaby ». L'autre qu'il lui a volé une femme, sa muse, qu'il aimait plus que tout. Ce passage n'est pas sans rappeller la scène entre Iggy Pop et Tom Waits dans Coffe and cigarettes de Jim Jarmusch. Hommage ou coïncidence ? Peu importe. Le film est servi par des dialogues savoureux et cocasses, des situations plus ubuesques les unes que les autres, une photo noir et blanc. On trouve même un passage muet. Un véritable univers dont on ne peut s’extraire qu’une fois le rideau tombé. Un hic malgré tout. L’ensemble manque indéniablement de rythme et si les acteurs restent parfaits dans leur rôles, on a parfois envie de les secouer. Certaines de leurs maladresses frisent le manque de crédibilité.
Un film sans grande prétention mais qui offre un doux moment de décalage et d’évasion. Assez rafraîchissant par sa simplicité et sa drôlerie dans un paysage cinématographique assez formaté. Une bande de perdants qui gagne à être connue.
GABRIEL HAHN
J’ai toujours rêvé d’être un gangster de Samuel Benchetrit
Avec Anna Mouglalis, Edouard Baer, Jean Rochefort, Jean-Pierre Kalfon, Laurent Terzieff, Venantino Venanti, Roger Dumas, Alain Bashung, Arno, Bouli Lanners, Serge Larivière, Selma El Mouissi, Gérald Laroche, Gabor Rassov
Directeur de la photographie Pierre Aïm
Photo © Droits réservés
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