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Histoires d’eaux

Montée des marches dans un univers ouaté bleu sombre où une petite musique classique tintinnabule. Deux couloirs. Droite ou gauche ? Va pour la droite. Qu’importe après tout. Des deux côtés, six grands portraits de femmes à la piscine se profilent. Dos au mur, en maillot, leur visage paraît énigmatique, leur esprit baguenaude. Bras le long du corps ou croisés, elles imposent une vraie présence par leur dimension. Toutes photographiées au même endroit avec un cadrage identique, elles nous interrogent. Sur notre rapport au corps, à la pudeur et à la nudité à demi révélée. Des textes entrecoupent et explorent ces photographies. Ici, un voyeur de la douche évoque l’érotisme de l’eau qui sculpte les corps. Là, une jeune femme s’interroge sur la gêne qu’elle éprouve dans ce lieu public. Celle liée au regard de l’autre posé sur elle, qu’elle repousse et recherche parfois. Une impression de moiteur se dégage, étrange jeu de dupe où s'exprime le fantasme de l’homme titillé par ces « attributs féminins qui percent le maillot ».
On descend d’un étage pour tomber nez à nez avec ‘La chute’, photo de corps vertical plongeant (on l’espère) dans l’eau. L’absence de netteté sonne comme l’improbabilité pour un corps irrémédiablement rattrapé par sa gravité. On s’avance et entre dans une pièce ou deux écrans avec des bassins aquatiques à leurs pieds se font face. Ils diffusent la chorégraphie d’une femme en apnée. Jolies arabesques subaquatiques à l’aspect assez utérin. De part et d’autre, onze petits portraits carrés aux bains publics de Saint-Josse apparaissent. Dans les douches cette fois. Les hommes font leur apparition. Un texte raconte : « Celui-là qui nage dans son existence, troué de tristesse. Celle-là qui refuse le plaisir né du désir ambiant, et qui se cache de sa propre imagination ». L’artiste Belge Marie-Jo Lafontaine propose avec son exposition au Botanique Come to me une lecture intéressante de notre rapport au corps. Elle nous interroge plus particulièrement sur la question de l’intimité et de la sexualité dans un lieu public. Les sentiments antagonistes d’attraction répulsion qui se côtoient et cohabitent sont traités avec une habile subtilité. Agréable plongée dans cet univers d’eau, de frisson et de questions.
GABRIEL HAHN
Mari-Jo Lafontaine, Come to me, jusqu’au 22 février 2009 au Botanique
6, 5 et 4 €. 02 218 37 32
Photo: © Botanique et Marie-Jo Lafontaine
Rencontre avec Céline Anaya Gautier
Entrevue avec la photographe franco-péruvienne qui a passé six mois avec les esclaves de la canne à sucre

Culture&Dépendances : Comment êtes-vous parvenue à partager la vie des coupeurs de canne ?
Céline Anaya Gautier : La première fois que je suis partie, c’était pour une ONG française qui avait vu mon précédent travail et qui voulait des photos de ses missions. On m’avait proposé le Congo et les enfants-soldats. Ca me paraissait trop dur comme sujet. Je croyais que la République Dominicaine, ce serait plus sympathique. Mais en arrivant là-bas, je me suis rendue compte que c’était loin d’être les cocotiers et les plages de sable blanc et qu’il y avait une vraie condition d’esclavage avec les Haïtiens coupeurs de canne. Quand je suis rentrée en France et que j’ai parlé d’esclavage, cette ONG m’a mise à la porte. J’ai entendu parler du Père Pedro et du Père Christopher Hartley, je les ai appelés et je suis repartie avec eux. Je me suis cachée en tant que missionnaire pour faire les photos, à l’insu des familles de grands propriétaires.
C&D : Comment s’est passée la rencontre avec les coupeurs de canne ?
C.A.G. : Très bien car je vivais vraiment au quotidien avec eux. J’ai passé six mois là-bas, j’ai perdu dix kilos et j’ai attrapé la coqueluche. J’ai vraiment partagé des choses avec eux. J’ai aussi essayé de couper la canne, eux le font en un coup, moi en dix. Ca fait super mal aux mains. Comme ils brûlent la canne, la fumée rentre dans les poumons et les yeux. C’est vraiment un travail pénible.
C&D : Beaucoup de photos montrent une partie seulement des gens que vous photographiez. Pouvez-nous expliquer comment vous travailler ?
C.A.G. : Ce qui m’intéresse parfois, ce sont les détails. Je ne travaille qu’en argentique et je n’utilise pas le zoom. Pour ces photos, j’ai utilisé un 6x6 et un reflex. Je ne fais pas les photos en ayant un plan bien précis. A la fin, quand tu vois la totalité de ton travail, le tout a un sens. Même si sur le moment, tu ne sais pas pourquoi tu fais comme ça.
C&D : Est-ce que vous avez montré votre travail aux braceros ?
C.A.G. : Oui, je leur ai envoyé les livres. Mais je ne pouvais pas développer sur place. Pendant six mois, je ne savais pas où j’allais.
C&D : Ce reportage a eu de lourdes conséquences pour vous. Vous êtes persona non grata en République Dominicaine ?
C.A.G. : Oui, j’ai été menacée de mort. La chambre des députés de la République Dominicaine a porté plainte auprès du gouvernement français et a essayé de faire arrêter l’exposition. J’ai même été contactée par le Ministre des Affaires Etrangères au téléphone.
C&D : Vous conscientisez les gens à un problème mais si personne n’agit concrètement, la situation ne risque pas de changer.
C.A.G. : Moi je montre ce que j’ai à montrer, je montre ce que je sais. Si les gens ne font rien, c’est leur problème, ce n’est pas le mien ! Je ne suis pas catholique mais je me dis que le jour où on sera morts, on sera face à soi-même. Et il faudra se poser la question : qu’est-ce que j’ai fait sur terre pour les gens qui m’entourent ? Au 19e siècle, on pouvait dire qu’on n’était pas au courant parce qu’il n’y avait pas de média. Aujourd’hui, on ne peut pas dire qu’on n’est pas au courant. Et pour moi, ceux qui ne font rien, chacun à son niveau bien entendu, sont complices de ces choses-là. En sachant qu’il y a le problème des bio-carburants; si demain j’achète une voiture avec du bio-éthanol, je suis complice. Si je n’achète pas et personne n’achète, ils vont devoir trouver des solutions. C’est nous qui détenons le pouvoir, on dit bien le pouvoir d’achat ! Si demain tout le monde se concerte pour ne pas acheter un produit tant qu’il n’y a pas de meilleures conditions…Ca ne dépend que de nous ! Mais je refuse de porter la responsabilité de chacun. Je porte la mienne.
C&D : Vous avez un projet en cours ?
C.A.G. : Oui. Je reviens de Zambie. Je travaille sur un projet qui s’appelle Porteurs de Paix. 100 ans après. C’est pour l’anniversaire des 100 ans de la Première Guerre Mondiale, 100 porteurs de paix à travers le monde. Mais je parle de vrais porteurs de paix, pas des prix Nobel de la paix. Je ne dis pas que tous les prix Nobel de la paix ne sont pas porteurs de paix. Mais ici, c’est plutôt un engagement !
Propos recueillis par CHRISTOPHE DEVRIENDT
Photo : © Marta Krause
La condition inhumaine
La République Dominicaine est connue pour son climat caribéen, ses paysages idylliques et ses plages de sable blanc devenues une attraction touristique. Voilà pour le bon côté de l’île. Beaucoup de journalistes, photographes ont par ailleurs montré une dimension plus sombre : la pauvreté endémique de la population locale.
Mais l’exposition « Esclaves au paradis » de la photographe Céline Anaya Gautier nous décrit une réalité bien plus dure encore. Celle de centaines de milliers d’Haïtiens qui ont pris le chemin de la République Dominicaine dans l’espoir d’une vie meilleure. Beaucoup d’entre eux y deviennent pourtant des braceros, des hommes qui passent quinze heures par jour à couper de la canne à sucre. Un travail harassant et dangereux qui leur donne à peine de quoi se nourrir. Parqués dans les bateys, villages agricoles insalubres, les femmes, qui n’ont pas le droit de travailler, essayent tant bien que mal d’assurer la subsistance de la communauté. Quant aux enfants d’Haïtiens nés sur le sol dominicain, ils ne sont reconnus par aucun des deux gouvernements. Il y aurait ainsi environ 250 000 enfants apatrides en République Dominicaine.
La photographe franco-péruvienne nous plonge dans la misère et la violence de la condition de ces esclaves contemporains à travers 55 clichés en couleur. Des couleurs souvent chatoyantes mais une douleur hurlante. Entre ces Caraïbes rêvées et le cauchemar des braceros, le contraste est saisissant. Des photos prises de près, sans fausse pudeur. Les cadrages se focalisent souvent sur une partie du corps de ces forçats, comme une allégorie de l’amputation de leur humanité. Et pas seulement, puisqu’une des photos nous montre le moignon d’un coupeur de canne, coupable d’avoir voulu fuir l’enfer. Difficile de rester Candide.
Un corps étendu sur son lit attend la mort. Visages usés par toute une vie d’esclavage. La visite s'accompagne d'un fond sonore, on entend et on sent l’odeur de la canne brûlée, la longue complainte des damnés de la terre. « Esclaves au paradis » est une expo bouleversante. Céline Anaya Gautier a voulu nous mettre en garde. "C'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe" écrivait déjà Voltaire en 1759. Il ne tient qu'à nous d’agir en refusant, par exemple, d’acheter du sucre ou des bio-carburants venant de cette île aux allures de paradis mais théâtre de la condition inhumaine.
CHRISTOPHE DEVRIENDT
Esclaves au paradis
Jusqu’au 16 octobre
Chapelle de Boondael - Square du Vieux Tilleul, 10 - 1050 Bruxelles
Du mercredi au vendredi de 11h à 18h
Le samedi et le dimanche de 10h à 18h
Photo : © Céline Anaya Gautier
Autour de l'exposition - Le dimanche 12 octobre
L'Espace Senghor et l'ASBL Echanges & Synergie organisent une après-midi thématique autour du "prix moral" du sucre.
15h - Documentaire:
The Sugar Babies, un documentaire d'Amy Serrano de 2007.
17h - Débat
Débat avec le père Pedro Ruquoy qui durant près de trente ans a partagé l'existence des laissés-pour-compte vivant dans les bateys.
18h30 - Film
Haïti Chérie, un film de Claudio del Punta, 2007.
Adresse: chaussée de Wavre 366 - 1040 Bruxelles.
Tél: 02 230 31 40
Un simple témoignage
Un arc de feu qui conduit à une bouteille, tenue par un enfant. Une image esthétique, presque irréelle mais pourtant vraie, cruellement vraie. Un jeune Palestinien lance un cocktail molotov vers des soldats israéliens. C’est la réalité quotidienne du conflit israélo-palestinien. Une réalité dont témoigne Rula Halwani, photographe palestinienne à laquelle le Botanique consacre une rétrospective dans le cadre de Masarat – la saison artistique palestinienne de la Communauté française. Un témoignage forcément partial mais qui rend compte d’une réalité objective.
L’exposition est divisée en plusieurs parties. A travers ses clichés, Halawani aborde la construction du mur de séparation en noir et blanc. Cela renforce l’austérité de cette barrière de béton qui a touché Rula au plus profond de son être. Les photos en négatif de la série « Incursion négative » attirent irrémédiablement le regard du spectateur. L’incursion de l’armée israélienne en mars 2002 en territoires palestiniens prend des allures apocalyptiques. C’est le côté artistique du travail de la photographe arabe. Une autre série, plus dans la lignée du photojournalisme, présentent des images fortes. Comme celle d’un gamin palestinien étendu sur le sol, mort, une pierre à la main. Tout un symbole que certains trouveront, magnifique et d’autres, horrible. Une question de point de vue. Mais la photographie témoigne d’une réalité incontestable : des enfants meurent en jetant des pierres sur de jeunes soldats armés de fusils. La vie quotidienne au Proche-Orient. D’autres clichés nous montrent que la vie continue malgré l’horreur ordinaire. Les gens se marient, font du sport et plaisantent. Encore une fois, l’exposition ne prétend pas délivrer un message d’optimisme mais elle propose juste un témoignage. Un simple témoignage.
CHRISTOPHE DEVRIENDT
Rula Halawani - Rétrospective
Le Botanique – 236, rue Royale. 1210 Bruxelles
Jusqu’au 12 Octobre – Du mardi au dimanche, de 12h à 20h
Masarat, la saison artistique palestinienne
Pour consulter tout le programme, visitez www.masarat.be
Photo : © Rula Halawani
Triptyque religieux

Juifs, Chrétiens, Musulmans. Malgré les différences qui les séparent voire les conflits qui les opposent, tous reconnaissent le prophète Abraham. L’exposition Les Enfants d’Abraham se consacre aux trois religions du livre. Le photographe iranien Abbas présente une vingtaine d’années de clichés pris à travers le monde. Le sujet central est la religion monothéiste mais il serait inopportun d’isoler le fait religieux car derrière lui se cache souvent la dimension politique, sociale ou communautaire.
Tirages superbes, assez grands pour le plaisir des yeux. Le noir et blanc donne un aspect spirituel encore plus prégnant, même si certaines photographies ne sont pas à proprement parler religieuses. Un cadrage souvent très bon, parfois inventif. Assurément, du bel ouvrage !
Résolument athée, le regard critique du membre de la célèbre agence de photos Magnum transparaît surtout dans le livre qui accompagne l’exposition. Certaines photos ne sont pas porteuses d’un message ou nécessitent un commentaire. D’autres, par contre, interpellent par la violence, exprimée ou latente, qu’elles contiennent. Que ce soit un serpent venimeux brandi lors d’une messe pentecôtiste aux Etats-Unis ou un enfant pakistanais qui se flagelle à l’occasion du deuil de l’Achoura. Les armes ne sont jamais loin du livre sacré. En témoignent, la photo ci-dessus représentant un combattant d’une faction armée à l’entrée de Kaboul ou cette image de la main d’une femme tenant un pistolet serré contre une Bible, en Afrique du Sud.
Enfin, Abbas nous rappelle que la pratique religieuse n’est pas confinée aux pays en voie de développement et aux campagnes. Les clichés d’une fête religieuse sur la 7e avenue de New York ou de l’Aïd (fin du ramadan) dans une usine française - thé, cornes de gazelle et danseuse du ventre- en attestent.
L’exposition nous montre aussi la diversité de la religion, des religions. Peu connaissent les Coptes, ces Chrétiens d’Egypte ou les Ouïgours, Musulmans de Chine, deux populations persécutées par leurs Etats respectifs. Le mélange de la religion avec les traditions culturelles donne un syncrétisme plus répandu qu’il n’y paraît. On est bien loin de l’image monolithique que l’on a parfois des religions monothéistes. Que l’on soit profondément croyant ou athée radical, le religieux interpelle. Preuve en est cette belle exposition.
Le photographe Abbas sera présent le mardi 20 juillet à 20 heures pour une rencontre nocturne. Il commentera son livre IranDiary, travail sur l’Iran du Shah à aujourd’hui.
CHRISTOPHE DEVRIENDT
Les Enfants d’Abraham au Botanique
Abbas Attar
Jusqu’au 24 août, du mercredi au dimanche de 12 h à 20 heures
Gratuit pour les habitants de St Josse le dimanche 3 août (sur présentation de la carte d’identité)
Le Botanique - rue Royale, 236 - 1210 Bruxelles
© Abbas / Magnum Photos
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