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Le fait du prince, millésime enivrant
Tacots et tarots stambouliotes
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Le fait du prince, millésime enivrant

Chaque rentrée on l’attend, curieux et intrigués à la fois. Et comme une évidence, le dix-septième Amélie Nothomb ne déroge pas à la règle. La recette d’un tel succès ? Mystère ! Alors faute de le percer, pourquoi ne pas se laisser ensorceler ?
L’écrivaine belge jongle continuellement entre vécu et fiction. Après Ni d’Eve ni d’Adam, œuvre autobiographique, nous revoilà plongés dans son imaginaire. Immédiatement le ton est donné : Baptiste Bordave sera notre narrateur. Et bien qu’elle en fera son prince, il incarne l’homme dans toute son insignifiance, le cendrillon des temps modernes. Il travaille toute la journée dans un bureau, habite un appartement quelconque. Sans attaches ni atout jusqu’à ce que sa vie bascule et qu’il devienne l’héros d’une histoire mi-conte de fées mi-thriller à suspens.
« Si un invité meurt inopinément chez-vous, ne prévenez surtout pas la police ». Lors d’une soirée, un étrange interlocuteur tient ce discours macabre à Baptiste Bordave. Ironie du sort ou coïncidence troublante, le lendemain, un inconnu nommé Olaf Sildur décède dans son appartement. Troublé par la conversation de la veille, animé par d’étranges pulsions, notre témoin se mue en coupable idéal. Curiosité malsaine ou folie ? Le voilà fouillant dans les poches du mort, avant de prendre sa voiture et d’usurper son identité. Absurde ? Pas tant que ça. Qui n’a jamais rêvé de devenir un autre ? Raison de plus quand on a une vie d’une banalité accablante et que ce cadavre a le profil d’un agent secret vivant dans une villa de rêve avec une femme sublime !
L’existence bascule de l’ombre à la lumière. Dans sa nouvelle peau, Baptiste mène une vie de doux farniente. La femme du défunt l’obsède par sa beauté et sa gentillesse. Elle l’accueille en le prenant pour un ami de son mari mais il veut qu’elle le voit tel qu’il est à présent : son nouvel Olaf. Ensemble, ils profiteront des joies d’une vie délicieusement arrosée par le champagne. Goutte après goutte on s’enivre de cette histoire qui les déconnecte d’une certaine réalité. Mais jusqu’où ira cette ivresse ? Comment échapperont-ils aux meurtriers d’Olaf ?
Ce suspens, absent des œuvres biographiques d’Amélie Nothomb, fait la différence et nous captive. Suspendus au récit et à cette avalanche de mots qui chantent, on se prend à rêver que notre vie bascule en un clin d’œil. Mais qu’on ne se méprenne pas. Comme l’illustre la superbe couverture de Pierre et Gilles, l’auteur n’a pas troqué son chapeau de sorcière contre une baguette de fée, elle ne perd rien de son humour cynique et grinçant. Ce livre, empreint de son habituel langage simple et direct, est loin de constituer un chef d’œuvre. Il invite cependant à une lecture rafraîchissante et assez surprenante : jolie réponse à ses détracteurs qui l’accusent de logorrhée…
BIANCA FIORA
Le fait du prince d’Amélie Nothomb, 2008, Ed. Albin Michel
170 pages, 15,90€.
Photo © Albin Michel 2008
Tacots et tarots stambouliotes
Avec La batârde d’Istanbul, Elif Shafak signe un livre brillant et émouvant, dans lequel les âmes arméniennes et turques se retrouvent aux prises avec le passé
Un chapelet de jurons éclate dans la bouche d’une bimbo juchée sur ses talons aiguilles. Elle maudit la pluie qui s’abat sur Istanbul. « Chaque fois qu’elle se mettait à jurer, Zéliha le faisait copieusement, comme pour compenser la retenue des autres ». La jeune Turque de 19 ans affublée d’une mini-jupe flashy offre une entrée en matière truculente à un roman foisonnant.
L’essentiel de l’action se déroule dans l’effervescence stambouliote. Plusieurs générations de femmes animent la maisonnée Kazanci : cinq sœurs, leur mère et leur grand-mère. Peu de mâles, car l’unique frère s’est réfugié en Arizona pour se protéger du mauvais œil. Dans la famille, tous les hommes trépassent avant leurs 41 ans.
Vingt ans après ce déferlement de jurons et d’eau, Zeliha est devenue tatoueuse. Elle n’a toujours pas quitté ses talons hauts. Ses sœurs l’ont aidée à élever sa fille née de père inconnu. Cinq tantes pour une bâtarde. Tante Banu se proclame devineresse. Elle discute morale et immorale avec ses Djinns, lit le marc de café et jongle avec ses tarots. Tante Féride cultive une fascination sans bornes pour les faits divers sanglants et les rockstars. Tante Cevriye enseigne l'histoire nationale consciente de l'aveuglement général sur le génocide arménien. La grand-mère continue de siéger au sacerdoce du thé, bien qu'elle perde la tête.
Face à cette armée de tantes folledingues, la bâtarde Asya choisit le nihilisme. Johnny Cash fredonne en boucle à son oreille. Les intrigues s’emmêlent entre l’Arizona et Istanbul. Le passé investit le présent avec l’arrivée imprévue d’une américano-arménienne dans le gynécée. La jeune fille découvre avec stupeur comment l’oubli est entretenu sur le passé ottoman dans l’indifférence générale. Comme si la proclamaion de l'Etat turc laïc en 1923 avait effacé l'ardoise historique. Pistache, cannelle et fleur d’oranger embaument pourtant des festins en série. Des festins empoisonnés par les secrets du passé commun des Turcs et des Arméniens.
Ce livre foisonnant et délirant transcende les barrières nationalistes que chaque camp accepte comme allant de soi. Après avoir encouru une sentence de deux ans pour « insulte à l’identité nationale turque », l’auteure a finalement été acquitée en octobre dernier. Elle met en exergue les dilemmes de l’identité et de la mémoire à travers les frasques d’une famille hors-norme. Véritable imbroglio (dé)générationnel.
CLOTILDE DE GASTINES
La Batârde d’Istanbul d’Elif Shafak
Traduit de l’anglais par Aline Azoulay
aux Editions Phébus, 2007
Le Vietnam des illusions perdues
Duong Thu Huong nous offre un voyage au bout du Vietnam dans Terre des Oublis. Intemporel et lumineux
Un déluge n’augurant rien de bon écrase la nature luxuriante. « Brusquement, la pluie s’arrête, le vent tombe. (…) Un soleil conquérant surgit de derrière les nuages dans le bleu intense du ciel. Comme après une longue séparation, le désir de la terre et de la forêt s’enflamme aveuglément, brûle de jalousie tous les êtres pris de frénésie amoureuse »
L’intrigue de Terre des Oublis torture l’âme et le corps. Alors que plus personne ne l’attendait, Bôn, soldat paysan, revient après quatorze années d’absence dans son village. Rongé par l’agent orange et déclaré mort au combat depuis longtemps, Bôn n’est plus que l’ombre de lui-même. Sa femme Miên est remariée à Hoan, ils forment un couple parfait et comblé. Pourtant Miên choisit de retourner auprès de son premier mari, conformément à la tradition. Des traditions qui exigent honneur et vertu. Miên quitte donc une maison raffinée entourée de jasmin pour s'installer dans une hutte cernée d'une cour boueuse.
Le trio de héros endure la rumeur, la passion, les conflits intérieurs. Les narrateurs alternent à chaque chapitre, brisant un manichéisme facile et laissant au mieux transpirer les sentiments complexes qui se trament. La richesse du verbe entraîne aussitôt dans les abymes de la déraison. Une tension magique soustend ce livre magnifique. La haine, l’angoisse et le desespoir fusent, mais la mémoire de la chair se révèle plus forte que la vertu.
Duong Thu Huong met en scène des personnages hors du commun profondément meurtris par la violence de la guerre (américaine) et l’hypocrisie (traditionnelle et communiste). L’étoffe de ce chef-d’œuvre est de soie et de jutte. Tantôt douce, tantôt rêche, imprimée de motifs végétaux raffinés ou lacérée par des griffes.
Les redondances n’entament en rien la beauté du texte. Ces sept cent pages s’engloutissent avec délectation. D’autant que l’auteure entretient une esthétique à couper le souffle. Au Vietnam, ses livres circulent sous le manteau. Réfugiée en France depuis 2006, Duong Thu Huong a vécu pendant 15 ans en résidence surveillée au Vietnam pour avoir renié ses convictions communistes. Dans ce récit fortement autobiographique, elle file la métaphore de la liberté avec passion. Un voyage inoubliable.
CLOTILDE de GASTINES
Terre des Oublis de Duong Thu Huong, 2006
Ed. Sabine Wespieser, traduit par Phan Huy Duong
700 p.
© John Stanmeyer/SABA
Témoignage d’une génération en mal de sensations
Pour un premier roman, Marc Meganck a fait fort ! « Génération Raider » nous raconte la vie de Jason, un trentenaire qui habite Bruxelles et rêve de devenir écrivain. En attendant d’écrire des romans, il traîne dans les bars pour écrire une sociologie des bars de Bruxelles, commandé par un éditeur confidentiel. Il hésite à arracher le drapeau planté en face de chez lui tout en se posant beaucoup de questions sur le pays qu’il habite. Pour l’aider à affronter son désespoir existentiel et le futur éclatement de la Belgique, Jason peut compter sur ses amis, un puceau serveur de fast-food et un photographe Casanova. Le tout dans une époque de changement rapide et multiple, qui va des barres chocolatées aux choses les plus essentielles dans la vie.

De l’amour, de l’amitié, l’identité belge et l’écriture. Le savant mélange de Meganck fait mouche ! Un rien prémonitoire, le roman aborde des thèmes existentiels et nous dépeint une génération « qui avait tout pour être heureux et ne l’était pas ».
L’auteur, qui refuse l’appellation d’écrivain belge (« ça veut dire quoi ? »), nous livre un roman agréable à lire même s’il est parfois déroutant. Le style, relativement simple, ne fait pas l’économie de jolies formules, criantes de vérité, parfois dures. On s’attache au héros, vivant avec lui ses joies et ses peines. Le lecteur qui connaît un peu Bruxelles et la Belgique, sourira aux allusions locales et nationales de l’auteur.
Empreint d’humour, pas toujours noir, le livre n’est pas vraiment triste ou pessimiste. Par bien des aspects, « Génération Raider » ressemble à « Génération X » ou à « Gringoland ». Moins poétique que le livre de Douglas Coupland et moins initiatique que celui de Julien Blanc-Gras, le roman de Meganck sonne plus vrai, plus authentique. C’est pourquoi on s’identifie beaucoup plus facilement à Jason qu’aux personnages de ces deux autres romans. On partage les mêmes questions et doutes que le héros de « Génération Raider ». C’est juste le témoignage d’un homme, d’une génération qui cherche une vie plus exaltante, plus heureuse sans en faire une recherche spirituelle. Et c’est déjà beaucoup !
CHRISTOPHE DEVRIENDT
« Génération Raider » par Marc Meganck
Bernard Gilson Editeur, 212 pages
Voir Interview de Marc Meganck (mieux vaut la lire après avoir lu le bouquin)
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