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L'art de la mer

Nuit du 20 décembre 1849. Mompracem. Une île sauvage à quelques miles de Bornéo. Sandokan, le tigre de Malaysie, veille seul sur son trône. Le pirate est recherché par l'ensemble de la flotte anglaise. Trop de sang versé. De chaque côté. Sa famille anéantie, le tigre a juré de les venger. Et s'exécute. Voilà qu'arrive son fidèle Yanez qui lui dévoile une information capitale. Lui confirmant l'existence de 'la perle de Labuan', cette jeune fille aux cheveux d'or qui vit sur l'île du même nom. Sa beauté à couper le souffle paraît inégalée. Il n'en faut pas plus pour que Sandokan réunisse ses pirates, fasse préparer ses Jonques et se lance dans l'aventure. Risqué. La perle n'est autre que la nièce de Lord James Guillonk, capitaine au service de sa majesté britannique et donc aux trousses du tigre. Qu'importe, le pirate en a vu d'autre.
Un événement que la sortie d'un inédit d'Hugo Pratt. Il avait entamé cette histoire en même temps que celle de Corto. Le succès de ce dernier avait mis au placard le tigre de Malaysie. On le découvre avec plaisir et grand respect. Même finesse du trait à l'encre de Chine que pour son célèbre aventurier, Sandokan évolue également dans un univers où la mer joue l'un des personnages de l'histoire. Noir et blanc, mais tellement coloré et plein de poésie. Son récit sonne comme une invitation au voyage, à la découverte d'océans inconnus. Il ouvre grandes les portes de l'imaginaire, à l'instar de ces Jonques lancées dans l'écume, prêtes à en découdre avec l'ennemi. On retrouve dans cet album toute la virtuosité de Pratt, faite de traits tellement simples mais terriblement efficaces et justes. L'histoire prévoyait un second album pour coller au scénario de Mino Milani qui adaptait là un roman d'Emilio Salgari. L'édition comprend d'intéressant textes sur ce travail retrouvé et ce qui l'a inspiré. Quarante ans après sa réalisation, le dessin n'a pas prit une seule ride et reste à l'image de son auteur, époustouflant.
GABRIEL HAHN
Sandokan, Hugo Pratt
80 pages noir, à l'italienne, 18€
Photo©Casterman et Hugo Pratt
Etrange thé

Années 40 au Royaume de sa Majesté du thé. Fernandez Britten, enquêteur privé d'origine latino au service des femmes et maris trompés. Une spécialité dont il ne se targue jamais mais qui au fil des années est devenu son principal pour ne pas dire unique marché. Regard sombre, sourire éteint, ce renard broie du noir. Il a donc pris une décision : "Désormais, je ne sors plus de mon lit à moins d'un meurtre", assène-t-il. L'homicide ou rien, voilà à quoi seront voués ses lendemains. Il dispose pour cela d'un atout de taille en la présence de son associé, Stewart Brülightly, un sachet de thé doté de parole, d'une intuition sans nom et légèrement porté sur la gente féminine.
Un beau matin, ses voeux sont exaucés. Une certaine Charlotte Maughton prend contact avec lui et sa vie prend un tour nouveau. La jolie dame vient de perdre son fiancé, officiellement suicidé. Mais elle n'en croit rien et engage Britten afin d'éclaircir cette sombre histoire. Animé par l'excitation née de cette énigme, le privé entame une enquête loin d'être simple, entre de plein fouet dans une histoire dont il ne saurait soupçonner les tenants et les aboutissants.
Dessin assez sombre aux traits fins et efficaces, Britten et associés constitue le premier ouvrage de la jeune dessinatrice britannique Hannah Berry. Enquête pleine de suspense menée tambours battants par ce détective curieux mais charmant, elle propose une atmosphère très particulière. A la fois ouatée et pluvieuse, définitivement britannique. Possédant ce charme suranné des vieux polars en noir et blanc. Le disposition des case et les plans de vue choisis par la dessinatrice évoquent d'ailleurs clairement le septième art. Des doubles pages consacrées à un unique dessin sans texte affichent une virtuosité certaine. Le scénario, machiavélique, tient en haleine du début à la fin. Difficile de refermer un tel bouquin.
GABRIEL HAHN
Britten et associés d'Hannah Berry
104 pages, 24€
Photo © Casterman et Hannah Berry
Frissons franco-coréens

Les ponts culturels entre la France et les pays d’Asie orientale ne manquent pas. Et la bande dessinée n’échappe pas à cette règle. Mœbius nous a offert, il y a déjà deux ans, une collaboration avec Jirô Taniguchi nommée Icare, manga dans la plus pure tradition japonaise. Aujourd’hui, c’est vers le talent d’un dessinateur coréen que J.-M. Goum a tendu la main. Byun Ki-Hyun apporte son trait très asiatique à un scénario des plus noirs. Les Nuits Assassines ne se déroule ni en France, ni en Corée du Sud mais dans les Alpes autrichiennes des années 1970. La mort frappe brutalement une famille et enclenche une série de décès mystérieux autour desquels une enquête éprouvante se met en place. Noir, c’est noir. Et ce polar teinté de fantastique ne s’éloigne jamais trop d’un réalisme effrayant à l'atmosphère si lourde qu’on sent la mort rôder dans chaque page. Les couleurs, en passant de la lumière aux ténèbres, contribuent grandement au malaise général. Quant aux expressions des personnages, inévitablement similaires à celles de tout autre manhwa (bande dessinée coréenne), elles remplissent parfaitement leur rôle en apportant fluidité et précision au dessin.
Si le trait de Byun Ki-Hyun ne s’est pas occidentalisé pour cet ouvrage, les dialogues des Nuits Assassines cherchent à authentifier au maximum le récit dans l’Autriche des seventies. Des expressions allemandes variées, toujours traduites en bas de page, parsèment le texte : elles sont peut-être un peu nombreuses mais restent efficaces, exactement dans la lignée de Blake et Mortimer. Au final, Les Nuits Assassines rejoint le club des pionniers de la bande dessinée franco-asiatique avec le style que l’on attendait et un ton qui surprend. Le dessin lisse et sobre ne véhicule que mieux le malaise, les frissons et la violence d’un récit sans concession. Les deux auteurs, séparés par 10 000 kilomètres, ont puisé dans leurs racines respectives pour donner vie à un projet inédit qui ne manquera pas, à l’avenir, d’attirer de nouveaux talents vers l’expérience du duo international.
LOUIS DARMS
Les Nuits Assassines, de J.-M. Goum, Byun Ki-Hyun, 17€
Photo © Casterman
Sorties BD

Voilà un titre à ne surtout pas manquer. Dans mes yeux de Bastien Vivès, explore la naissance d'une idylle à travers les yeux d'un des protagonistes. Dessiné en 'caméra subjective', on suit pas à pas l'évolution de la relation à travers le regard du jeune homme. Rencontrée au gré du hasard, un soir à la bilbliothèque de la fac, la jeune fille se livre peu à peu, se laisse apprivoisée par ce personnage dont on ne sait presque rien. Emotion, naissance du désir, premier ébats, l'auteur esquisse peu à peu les contours de ce lien qui n'a rien d'anodin.
Un album qui touche et fait mouche. Plus par l'extrême originalité de sa forme que par l'histoire en elle-même. La ballade amoureuse pourrait même sembler un brin classique Mais la beauté du trait de Vivès emporte le lecteur qui se laisse bercer par ce magnifique dessin, croqué au crayon de couleur. Pas de bulles dans ce livre, juste des petites fenêtres où l'on guette la suite des événements. A travers les yeux du personnage, on a parfois la sensation de jouer un rôle d'espion. On partage avec lui cette douceur de l'émoi naissant. Original et touchant.
Dans mes Yeux, Bastien Viviès
136 pages, 16 €
Photo © Casterman 2009

Dépêche AFP sur un 'kwassa' haufragé. Ces bâteaux de pêcheurs traditionnels synonymes d'espoir pour des clandestins en quête de meilleurs lendemains. L'histoire commence là, dans cette embarcation surchargée d'habitants des Comores. Destination Mayotte. Un miracle de toucher la terre, mais la fouler ne signifie pas pour autant fin de la galère. Charles Masson nous embarque sur la petite île de Mayotte dans l'Océan Indien. Là se joue une comédie humaine des plus étonnantes entre les locaux, les clandestins et les 'expats' français, venus chercher un brin d'exotisme ou quelques privilèges d'un temps passé.
Un trait en noir et blanc simple mais efficace. L'auteur qui est à l'origine médecin, croque avec beaucoup de justesse et d'acidité ce miscrocosme outre mer. Montrant avec justesse la dureté de l'existence pour ces anonymes qui jonglent entre quête de vie meilleure et angoisse de l'arrestation. Lui qui s'est exilé hors de métropole, il n'hésite pas non plus à pointer du doigt les relants de neo-colonialisme bien présents sur l'île, mettant en scène des personnages pour le moins répugnants. Un roman graphique plein de verve et de sensibilité.
Droit du sol, Charles Masson
440 pages, 24 €
Photo © Casterman 2009

C'est avec un plaisir non dissimulé que l'on retrouve l'atmosphère si particulière de Red Bridge, ses personnages ambivalents, ses airs faussement tranquilles. Alors que les victimes continuent à tomber comme des mouches, l'enquête piétine. Au fil des pages, on en apprend un peu plus sur les mystères partagés par cette classe d'étudiants décimée.
Ce deuxième et dernier volet reste dans la fibre du précédent, dessin attachant, complexité des personnages et de l'intrigue, suspense. Le voile enfin levé, le bus du début repart dans l'autre sens, trois êtres quittent Red Bridge, la boucle est bouclée.
Red Bridge, Tome 2, Gabriele Gamberini, Maryse et Jean-François Charles
48 pages, 12€50
Photo © Casterman 2009
GABRIEL HAHN
Beaucoup de bulles en 2009
2009 sera l’année Bande Dessinée par excellence. Bruxelles sera envahie par les bulles douze mois durant. Trente-six évènements rendront hommage à la ligne claire, aux mangas, aux jeunes auteurs,…
Comme point d’orgue et de départ, BD Comics Strip Brussels 2009 nous a concocté une Balloon Parade à l’américaine qui devrait ravir petits et grands. Rendez-vous le 28 février.

En préambule, quelques rétrospectives (Giraud, Berthet et Hardy) mais surtout une spéciale BD dans le cadre du festival Anima (dont nous parlerons plus largement d’ici peu) avec des dessins animés du sulfureux Ralph Bakshi, issus de mangas célèbres et même des Schtroumpfs. Ca se passe à Flagey du 20 au 28 février.
Au mois de mars, un partenariat est organisé avec la Foire du Livre, durant laquelle une journée sera consacrée à la Bande Dessinée belge. Autre point fort de la manifestation du 9e art, c’est la mise en place d’une planche géante sur la Grand-Place de Bruxelles. Cinq cents mètres carrés de bulles sur la plus belle place du monde, du 7 au 10 mai.
Enfin, retenons l’hommage de 14 grands artistes européens à un symbole de la belgitude : l’Atomium. Philippe Berthet, Dupuy & Berberian, André Juillard, Jacques de Loustal, François Schuiten et Bernard Yslaire notamment seront les acteurs de cette exposition, présente dans les boules les plus célèbres de Belgique, de début juin à fin septembre.
Cette sélection n’est qu’un aperçu des trente-six évènements prévus tout au long de l’année 2009. Pour le programme complet et plus d’informations, n’hésitez pas à vous rendre sur le site de l’évènement.
CHRISTOPHE DEVRIENDT
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