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Moebius, génie du neuvième art

A 70 ans, Jean Giraud alias Moebius ne se lasse pas de surprendre et d’émouvoir ses lecteurs. Tour à tour, Giraud ou Moebius - suivant les séries de bande-dessinée qu’il produit - ce célèbre schizophrène nous emmène pour une nouvelle fois dans un univers où, rêves et réalités s’entremêlent, où chimères et humains se côtoient. Avec la sortie du premier tome Le Chasseur déprime, l’artiste nous plonge au cœur d’un monde fantastique où, références et clins d’œil se succèdent.
Le rêve du Major Gruber
La complexité de l’univers de ce génie nous emmène, cette fois, dans les aventures du Major Gruber, au sein du Garage Hermétique. Celui-ci déambule dans le monde qu’il a créé mais l’ennui et le désintérêt qu’il éprouve le tourmente. L’envie de retourner sur Terre le presse. Obligé de rendre à l’évidence, il fait une terrible dépression ! Entre temps, il apprend qu’il est la cible d’une attaque Tar’Haï et pour déjouer ces machinations, il doit se faire passer pour un tueur à gage. Mais avant tout, il lui faut prendre contact avec une survireuse et soigner sa dépression : cette séance l’entraine dans une étrange série de rêves emboîtés, dont il ne peut échapper seul.
Moebius utilise un principe d’écriture qu’il appelle « automatique » et nous offre une approche originale et autobiographique de la dépression et des moyens de la transcender. Les dessins en noir et blanc, très aérés, laissent apprécier la justesse du trait et la beauté des formes. Son style s’adapte à chaque case, suivant chaque illustration, ainsi, on retrouve le Moebius plus ancien parfois, et un Moebius plus récent ailleurs. Il n’en reste pas moins que chaque planche recèle une œuvre d’art. Dominé par les rêves, les symboles, et les archétypes, cette œuvre explore les méandres de l’inconscient. Certes, quelque peu hermétique et difficile d’accès, Moebius propose néanmoins, un fabuleux voyage, à découvrir absolument !
QUDDUS SAOULI
Le chasseur déprime de Moebius
Stardom, 18€
Photo : © Stardom et Moebius Production
A la cime des arbres de Brocéliande
On le connaît surtout pour ses talent d’acteur, éventuellement comme réalisateur mais peu de gens savent qu’il s’est lancé dans la bande dessinée. Il ? c’est Vincent Pérez, comédien helvète que beaucoup croient Français, et scénariste de BD depuis peu.
Sorti en 2007, le premier opus de La Forêt avait agréablement surpris nombre de lecteurs et critiques. Un succès artistique mais aussi commercial pour Vincent Pérez et Tiburce Oger (auteur et dessinateur de la série Gorn). Il raconte l’histoire de Titiana, petite fille abandonnée par un célèbre druide devant un monastère. Au fur et à mesure de l’histoire, on fait connaissance avec Merlin, le Roi Arthur et bien d’autres personnages issus de la culture celtique. “J’ai une grande passion pour les Chevaliers de la Table Ronde. Cela doit être le livre le plus important, après la Bible, pour notre culture. J’aime aussi beaucoup certaines adaptations. Comme L’Enchanteur de Barjavel”.
Initialement, le texte du premier album a été écrit sous la forme de scénario pour le cinéma. “Mais je savais pertinemment bien que c’était impossible à faire. C’était trop immense! Heureusement, il y a eu la bande dessinée. Un monde que je ne connaissais pas mis à part quelques vieilles références comme Astérix ou Lucky Luke. Tintin, je connais déjà beaucoup moins. Ce fut donc une drôle de rencontre car je ne connaissais rien à la BD moderne. D’autant plus que les gens de mon entourage ne sont pas des fans de BD!”
Cette inexpérience dans le domaine n’a donc pas empêché Pérez de se jeter à l’eau. Avec l’aide de Tiburce Oger. “Je m’appuie beaucoup sur le talent de Tiburce. C’est lui qui fait le découpage, le cadrage,... La seule chose qu’on fait ensemble, c’est le casting. On a pris du temps pour créer les personnages.”
Le tome 2, encore plus que le premier, fait la part belle aux ambiances colorées et aux dessins pleines pages Un vrai régal pour les yeux!
“La collaboration se passe très bien. C’est une très belle rencontre avec Vincent. Au départ, on a pris ça comme un pari, car tous les gens venant de la télé qui ont essayé de faire de la BD s’ y sont cassés le nez!”, précise le dessinateur.
Malgré les louanges qui lui ont été adressés, Vincent Pérez dit avoir mis du temps à appréhender la manière d’écrire pour la BD: “J’ai écrit le tome 2 d’une manière différente que le tome 1. Le premier avait dû être fortement élagué pour pouvoir rentrer dans le format BD. J’ai écrit le 2 comme je pensais devoir écrire un scénario de BD. Mais j’avais toujours un sentiment d’inachevé. Alors je viens de finir d’écrire le troisième à la manière d’une nouvelle Je sens que je progresse dans l’écriture!” Un troisième album qui sera certainement suivi d’un quatrième. Et peut-être plus encore, tant les sources d’inspiration des auteurs sont multiples!
Le Logis des Âmes est un album à découvrir tant pour ses qualités scénaristiques que graphiques. Qu’il ait été écrit par un acteur connu est somme toute assez anecdotique; sauf à démontrer qu’il est possible de passer avec succès du cinéma à la BD. Malgré le peu de marketing et de médiatisation, ou plutôt grâce à cela !
CHRISTOPHE DEVRIENDT
La Forêt. Le Logis des Âmes par Vincent Pérez et Tiburce Oger
56 pages, 14 €
Casterman, 2008
Photo : © Casterman, 2008
Odyssée à l'indicible beauté
Little Odyssée. Le titre sonne comme un appel Homérique. Quatre âmes en peine, échouées sur un banc public, partagent le clope de la contemplation. "Tout a commencé parce qu'il ne se passait rien". Aristote et Pline, les deux cousins vivotent de menus turbins. Pas toujours réglo. Alors quoi de plus normal que d'avoir les flics sur le dos? L'épopée prend son envol quand leur bécanes pétaradent et tentent de semer la marée chaussée. Les cognes, enragés, serrent au corps les deux fuyards. Pline et Aristote entendent siffler les balles sur leurs côtés, ils peuvent sentir le râle de leur poursuivants. Leur trafic de drogue ne stimule plus guère l'humour des représentants de l'ordre. En dehors de jouer au chat et à la souris, un de leur passe-temps favori est d'aller tirer sur les rats dans une déchetterie. On est bien loin d'Ulysse, et pourtant Pline a lui aussi sa Pénélope.
Perpétuel va et vient entre les situations et les époques, Fred Bernard multiplie les flash-back, il tresse et déconstruit les histoires en filigrane. Découpage narratif astucieux. Son travail, au crayon de papier, alterne traits fins pour les personnages et dégradés ombragés pour le décor et les paysages. L'auteur met en scène des personnages épicuriens, qui brûlent le bitume et la vie par les deux bouts. Bercés pas des effluves de sex, drug & rock n' roll, ces caractères tablent sur l'éphémère, les moeurs légères. Après Lily love Peacock, Fred Bernard livre une nouvelle fois un livre plein de fraîcheur, de tendresse et de douceur. Il distille des textes assez poétiques, jouant du verbe et de la rimaille au rythme de son héros qui jongle allégrement avec les mots. L'histoire tient la route et en haleine. Une odyssée difficile à quitter.
GABRIEL HAHN
Little Odyssée de Fred Bernard
132 pages noir et blanc, 15 €
Photo © Casterman 2008
Mes affinités sélectives

On a tous nos particularités. Claire, la sienne, c'est de ressusciter sans cesse le même jour. Et à chaque fois, elle recommence une nouvelle histoire. Le problème, c'est qu'au bout d'un moment, ce petit jeu devient lassant. Mourir n'a pour elle pas plus d'importance que d'aller chercher sa baguette de pain au réveil. Forcément, quand on a un peu de caractère, cela rend vite la vie ennuyeuse. La pauvre Claire en a même oublié la cause de sa mort, la première, celle qu'on redoute tous. Cette succession de vie l'ennuie. Alors pour pimenter son existence elle joue. Elle joue avec la vie des autres. Pas en les influençant à sa guise, mais en observant comment la modification d'un élément du groupe bouleverse le reste.
Elle revient souvent parmi un groupe de français bloqué dans un restaurant par l'effondrement d'un bâtiment du voisinage. Elle s'y rend d'elle même, en sachant qu'un conflit armé va y débuter, sans que personne n'ai pu l'anticiper. La jeune fille ne fait pas dans la dentelle, elle n'est pas du genre à se retenir d'expliquer à ceux qui veulent bien la croire qu'ils vont mourir, et que dans le meilleur des cas seront épargnés seuls ceux qui vont l'écouter.
Sylvain Saulne s'interroge sur le libre arbitre. Chacun a la possibilité d'orienter sa vie comme il l'entend. Mais dans les situations les plus extrêmes, comment réagirions-nous? Ferions nous le choix de la prudence, ou celui du risque ? Flirter avec la mort change la donne pour chaque personne, et l'instinct de survie n’est pas toujours de bon conseil. Les personnages se déchirent, rongés par l'envie, bien humaine, de se sortir de cette mauvaise passe. Finalement, seule Claire l'immortelle peut passer son temps à jouer, ignorant les conséquences que peuvent avoir ses actes.
Le pari de l'auteur était risqué. Le monde étrange dans lequel nous sommes plongé déroute par son absence de précision. Sans repère, il faut un peu de temps pour bien rentrer dans l'histoire. Son dessin, inspiré par le manga et la « nouvelle BD » propose des angles de vue inhabituels. On a vite fait de s’égarer dans l'espace pourtant confiné où évoluent les personnages. La teinte assez sombre de l'essentiel du récit évoque la tristesse et l'angoisse. Les passages plus colorés correspondant finalement avec les rares instants de rêve et d'espoir. Que ce soit par les songes où par la mort, les personnages rejoignent alors un monde apaisé, débarrassé des peurs et de la violence humaine.
CAMILLE GORET
Mes affinités sélectives, de Sylvain Saulne, Caroline Rezeau et Caroline Gillet.
144 pages quadri: 16€
Ronde Monotone

Mamette hors-saison. Si c'est à "colchiques dans les près" et à ses "feuilles d'automne emportées par le vent" que fait penser la couverture c'est bien plus aux Vieux de Brel que le lecteur est mêlé dans le troisième tome de Mamette. Après la verdure printanière de Anges et Pigeons puis le chaleureux Âge d'or, Nob livre sa version de la saison rousse à travers les aventures de son attachante héroïne.
Mamette, petite et large porte l'habit vieux. Son sac est vert et son chignon gris. Mamette est le stéréotype de la grand-mère. Mais ses petits-enfants sont absents de l'album, trop accaparés sûrement par leurs études. Leur père lui reste près de sa Mamette de mère et ils affrontent ensemble le chômage de l'un et le vieillissement de l'autre. A coté de ça, elle s'occupe de Maxou, le rejeton d'une mère célibataire débordée. Et puis, il y a autour de Mamette, ses amis, des papys et des mammys acariâtres, aphones, nostalgiques et bougons, toujours prompts à trouver le juste proverbe au bon moment.
Mais derrière le tableau un brin cynique du troisième âge que dresse Nob, se dévoile en filigranes la solidarité entre les générations, les membres d'une famille et même entre de parfaits inconnus. Du même coup beaucoup de clichés sont balayés, à commencer par l'intervention de ces deux banlieusards dans un parc public.
Tout ne tourne pas rond dans le monde de Mamette, son rythme est rapide mais la mamy s'en tire toujours, et avec le sourire de surcroît. L'humour y agit comme un réconfort. Cet album comique se révèle pourtant émouvant à de nombreuses reprises. Si Nob dédicace le livre à sa Mémé Arlette, chacun retrouvera en Mamette l'aïeul, le parent ou l'ami dont il est éloigné par la distance ou la mort. Comme la feuille rouge l'est de l'arbre sec.
SIMON ROYE
Mamette, Tome 3, Colchiques, Nob, Glénat, 2008
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