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Le libraire de Kaboul de Asne Seierstad

Asne Seierstad, journaliste norvégienne, passe six semaines dans le désert et les montagnes d’Afghanistan en compagnie de l'Alliance du Nord. Là, elle y fait la rencontre du libraire Sultan Khan à Kaboul et décide de vivre avec sa famille pendant quelques mois. C'est à travers cette chronique poignante qu'elle nous plonge dans le quotidien des afghans, nous faisant découvrir de nouvelles facettes d’un pays si médiatisé et dévasté par les guerres.
En 2001, après la retraite des talibans, le pays est meurtri par les blessures de guerre mais se relève timidement. Asne Seierstad, grand reporter, entre dans Kaboul et fait la connaissance de Sultan Khan. Elle se lie d'amitié pour ce libraire élégant et nostalgique de l'ancien Afghanistan. Amoureux des livres et attaché aux valeurs libérales oubliées de son pays, il possède et collectionne secrètement des trésors de la littérature afghane alors que tant de témoignages ont été détruit par les guerres. «Quand les communistes sont arrivés, raconte-t-il, ils ont brûlé tous mes livres, après il y a eu les moudjahiddins, trop occupés à se battre entre eux pour se soucier de moi, mais une fois le régime des talibans installé, mes livres étaient de nouveau condamnés au bûcher».
Asne rencontre les Khan, et décide de s'y installer quelques mois afin d'y consacrer un livre. Consciente, cependant, qu'elle n'a pas affaire à une famille ordinaire, elle s'empresse de nous préciser : « Si j'avais dû vivre dans un foyer afghan typique, j'aurais habité à la campagne, au sein d'un clan où nul n'aurait su ni lire ni écrire et où chaque jour aurait été une lutte pour la survie. Je n'ai pas choisi la famille Khan parce qu'elle représentait toutes les autres, mais parce qu'elle m'inspirait ».
Jouissant d'un statut particulier, Asne peut aussi bien évoluer dans le monde des hommes que celui des femmes tel une hermaphrodite, ce qui lui permet d’esquisser un portrait détaillé de ces deux univers si distincts. Elle doit alors se confronter à la situation des femmes qui, malgré elles, n'ont plus réellement leur place dans cette société. « Les jeunes femmes sont avant tout un objet d’échange ou de vente. Le mariage est un contrat conclu entre les familles ou au sein des familles. Son utilité pour le clan est un facteur décisif – les sentiments entrent rarement en ligne de compte. Depuis des siècles, les femmes afghanes doivent composer avec l’injustice dont elles sont victimes. Il existe cependant des témoignages de femmes sous forme de chants et de poésies ».
A travers l'histoire des différents personnages, l'auteur procède à une synthèse de l'histoire de ce pays sur les dernières décennies. Enfants de la guerre et de la dictature religieuse, ils ne peuvent rêver d'un avenir meilleur dans un pays en ruine mais gardent espoir envers et contre tout. C'est avec respect, admiration mais aussi indignation que l’auteur nous emmène avec le grand frère Manzur, avec la jeune Leila ou Sultan à travers leurs périples, leurs joies, leurs peines et leurs déceptions. Chronique passionnante, bouleversante, à lire absolument pour se défaire des idées préconçues et porter un nouveau regard sur ce pays et son histoire.
SAOULI QUDDUS
Le libraire de Kaboul, d’Asne Seierstad
Lgf, Livre de Poche, 6€
Photo © Lgf
La vie derrière le mur

Vivre
dans le bloc communiste au début des années quatre-vingt, c'est vivre
la fin de la guerre froide, le désastre Tchernobyl, la naissance du
syndicat Solidarnosc. Marzi, c'est l'Histoire de la Pologne mais à
travers les yeux d'une enfant. Cette enfant c'est Marzena Sowa qui,
nous livre avec la complicité du dessinateur Sylvain Savoia, un
témoignage unique.
Un roman graphique
Cette édition n'est autre que la réunion des trois premiers tomes de Marzi – Petite carpe, Sur la terre et Rezystor. Un choix peu audacieux? Au contraire. L'album cartonné classique a laissé place à un volumineux roman graphique. Pour adopter les codes du genre, un travail de refonte des planches a été entrepris. Les histoires en six cases par planche ont été remontées en quatre cases par planche. La lecture se veut ainsi plus littéraire. Des nouveaux dessins ont été ajoutés et la quadrichromie a laissé place à des cases recolorisées en bichromie grise et rouge. Des couleurs symboliques qui donnent plus de sens et de densité à l'histoire. Marzi entre ainsi dans la famille des Persepolis et se détache des albums estampillés "jeunesse".
Un quotidien captivant et amusant
L'histoire, elle, reste la même. Une voix off égrène dans de courts récits thématiques les souvenirs du quotidien. Ce sont les files d'attente devant les magasins d'Etat et le rationnement. Mais c'est aussi l'habitat collectif laissé de temps au temps au profit de la ferme à la campagne. A cela, s'ajoutent les moments de joies et les peurs de Marzi. On s'amuse avec elle des farces faites aux voisins, on s'associe au traumatisme des toilettes, au centre de trois histoires. La voix off est complétée par une économie de bulles mais surtout par l'utilisation de nombreux angles de vue différents qui laissent voir au-delà du discours. Cette rigueur de la forme pourrait provoquer la lassitude or le dynamisme l'emporte. Le ton, également, est bien senti. Le registre adulte est préféré au langage enfantin. En effet, Marzi est une enfant mais son histoire est aussi la nôtre.
Le tome 4, l'inédit
Cette
édition estampillée roman graphique sort seulement un mois avant le
quatrième tome Le bruit des villes. Ici, on reprend le format et les
codes originaux: bd cartonnée, quadrichromie et six cases par planche.
Ceux qui on découvert Marzi via l'édition remaniée pourront être
surpris. Ce qui dérange un court instant mais ce témoignage nous
emporte de nouveau. On se plait à découvrir les petits détails, les
arrière-plans parfois moins visibles en bichromie. Marzi est plus âgée,
comprend mieux ce qui l'entoure, vit la lutte des ouvriers, la peur de
la milice et de l'armée russe. Le ton est plus grave. L'innocence
enfantine se disperse. Même à la campagne, refuge de la fillette depuis
le début, le grondement des ouvriers et la révolte se font entendre. La
Pologne vit ses dernières heures derrière le mur de Berlin.
ANNE LE TIEC
La Pologne vue par les yeux d'une enfant
Marzi – réédition des trois premiers tomes
Format 195 x 242 mm/264 pages
Dessin et couleurs de Sylvain Savoia
Scénario de Marzena Sowa
Editions Dupuis
25 euros
Le bruit des villes (sortie le 3 octobre 2008 en Belgique)
Marzi – tome 4
Album cartonné/48 pages
Dessins et couleurs de Sylvain Savoia
Scénario de Marzena Sowa
Editions Dupuis
10,40 euros
Photo © Dupuis
Le cri du nègre
Avec Je ne suis qu’un nègre, Jef Geeraerts passe une loupe sur le Congo de l’indépendance et en brûle les idéaux
1962. Le Congo célèbre officiellement son Indépendance. Malgré la ferveur nationale, les temps sont incertains, propices aux entourloupes de tout crin. L’assistant médical Grégoire Matsombo en profite justement pour s’emparer d’un stock de médicaments de l’hôpital de Bumba. Ce qui lui permet d’ouvrir un cabinet de consultation dans son village natal. Il s’autorise le titre pompeux de « directeur hon. de l’Hôp. du Territ. de Bumba ».

Econome de sa richesse, avare de ses soins, le bonimenteur déambule en chemise de soie et nœud papillon. Son stéthoscope paresse. Ses microscopes patientent. Sa chevrolet Bel Air 1958 au coffre défoncé gît, le réservoir à sec et le pneu dégonflé. Le mirage de l’aisance s’évanouit bien vite.
Jef Geeraerts croque infidélités et vengeances, hypocrisies et malheurs. Le ton rappelle l’absurde et le fiel d’Ubu roi. Dans la bouche de son héros naît une histoire fragmentée de la période coloniale. Avant l’indépendance, « un noir ne pouvait pas entrer dans un magasin blanc, même s’il avait de l’argent. Jusqu’en 1955, un nègre ne pouvait pas avoir d’auto. Un singe ne roule pas en auto. Il vit dans les arbres. Maintenant, on leur a fauché leurs bagnoles, et eux, ils vont à pied en Belgique. Hihihi ! Y’en a qui sont restés, c’est leur affaire, s’ils veulent ramper avec nous ».
Personne n’échappe aux traits acerbes de l’auteur. Les blancs tout puissants, les Boula Matari, qui se proclament les héritiers de Stanley, gonflés par l’orgueil et l’impunité, les paysans superstitieux abêtis, tiraillés entre les conflits de pouvoir des potentats locaux.
Geeraerts fait certes un sort à la colonisation. Mais, il enterre aussi l’Afrique des solidarités en mettant en scène un héros aux pulsions individualistes et à l’égoïsme extrême. Comme si l’hypocrise morale des anciens colons avait contaminé un petit nombre de profiteurs. Sûr de lui ou imbibé d’arak, Matsombo est pourtant bien conscient que sa chance peut tourner à tout instant.
Je ne suis qu’un nègre est de ces livres qui tout au long interpellent. Jusqu’à laisser hagard et impuissant. Un monument de la littérature belge.
CLOTILDE de GASTINES
Je ne suis qu’un nègre de Jef Geeraerts
1962, réédité en 2004 chez Le Castor Astral, 17,50€
Paul Auster: Voyage au bout du muet
Le livre des illusions s’effeuille avec passion. Paul Auster signe là un véritable chef d’œuvre. Son prochain film The inner life of Martin Frost, s'inspire de la vie d’un des héros du livre
Endeuillé, femme et enfants ont disparu dans un accident d’avion ; solitaire, David Zimmer erre dans un profond abîme alcoolique. Jusqu’au jour où un film muet lui extirpe un éclat de rire. Un dandy à fine moustache captive dès lors toute son attention. Zimmer se lance à corps perdu dans une étude sur un acteur méconnu du cinéma muet qui se nomme Hector Mann. "Avant le corps il y a le visage et avant le visage il y a la mince ligne noire entre le nez et la lèvre supérieure. Filament agité de tics angoissés, corde à sauter métaphysique…la moustache d'Hector est un sismographe de son état profond…Rien de tout cela ne serait possible sans la caméra. L'intimité avec la moustache parlante est une création de l'objectif…"(p.41)
La traque minutieuse de toutes ses apparitions muettes le mène aux quatre coins des Etats-Unis et d’Europe. Zimmer bâtit alors le mythe d’Hector Mann, disparu sans laisser de traces 60 ans auparavant. Lorsque le livre paraît enfin, Zimmer apprend que Mann vit encore. Le vieux dandy souhaite le rencontrer.
Le livre des illusions est un véritable voyage dans le cinéma muet du début du siècle dernier. Hector Mann campe un personnage parfait. Sa vie trépidante, ses nombreux pseudonymes et son air d’hidalgo le rendent presque réel. L’imagination du lecteur s’emballe. A-t-il vraiment côtoyé les Chaplin et Keaton de l’époque ? Comment ont-ils survécu au passage vers le cinéma parlant ? Pourquoi a-t-il quitté Hollywood ?
Alors que David Zimmer se lance dans la traduction des Mémoires d’Outre-tombe de Chateaubriand, voilà qu’un autre monument lui révèle l’existence d’œuvres cachées. Paul Auster réussit à tenir ses lecteurs en haleine avec ce roman à tiroirs où les histoires se mêlent délicieusement. Il traite avec un talent sans pareil les élans et les affres de la création. Zimmer et Mann partagent le même élan vital. Leur voyage d’un demi-siècle à travers l’Amérique submerge d’images et d’émotion.
CLOTILDE de GASTINES
Le livre des illusions de Paul Auster
Babel, 8,50 euros, 2003
La vie intérieure de Martin Frost sortie prévue cet hiver
Photo © Donata Wenders
Cinquante ans qu'il taille la route
Un demi siècle après sa publication, Sur la route fait toujours autant parler de lui. Le livre culte écrit par Jack Kerouac vient d'être réédité à l'occasion de son cinquantième anniversaire. On peut donc désormais lire le roman largement autobiographique dans sa version originale. Les pseudonymes laissent place aux noms réels des protagonistes et certains passages, qui avaient été censurés, réapparaissent. Pour le moment, cette réédition n'existe qu'en anglais.

Hommage à un livre mythique, qui marque la naissance de la beat génération et met sur les routes, pouce en l'air, nombre de jeunes. Car ce n'est ni le style, ni la qualité littéraire qui font de Sur la route un roman incontournable. Trois semaines et un seul rouleau de papier ont suffi pour lui donner vie. Il y a bien sûr quelques passages brillants et poétiques. Mais, dans sa globalité, le roman est long, linéaire, répétitif et finalement assez plat. Sa grande force réside donc dans sa capacité à sortir les gens de chez eux et leur donner envie de tailler la route. De voyager, de faire des rencontres, de faire la fête et d'aimer. C'est cet appel vibrant qui a donné la dimension mythique au roman.
Sur la route est aussi beaucoup moins spirituel et initiatique que d'autres romans de l'écrivain nord-américain, d'obédience catholique. Parmi d'autres, l'excellent Les clochards célestes rempli de philosophie bouddhiste et de recherche spirituelle. Au fil du roman, on suit le narrateur, Sal Paradise (Jack Kerouac), dans ses traversées de l'Amérique de la fin des années 40. Le stop et le bus pour relier l'est à l'ouest, puis pour revenir avant de partir une nouvelle fois. Il fait la fête avec les écrivains, les artistes et les clochards. Il écrit bien sûr mais moins qu'il ne se saoûle.
Si le livre reste une belle invitation au voyage et une ode à la vie, on se rend compte que Jack est en quête. Toute cette agitation, quasi frénétique, est un aveu d'impuissance dans la course au bonheur qui l'anime. Toujours éphémère, insaississable. Jack se tourne vers le ciel pour trouver des réponses sans pour autant renoncer aux saouleries ni aux filles de joies mexicaines.
Le voyage, pas seulement intérieur, d'un écorché vif, empreint d'une bonté magnifique. Un livre essentiel, à lire absolument!
CHRISTOPHE DEVRIENDT
Sur la route
Jack Kerouac
Folio, 485 pages
Couverture: © Folio
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