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Société perdue?
“Quand je suis venu au monde et que j'ai vu ce que ça donnait, je me suis dit qu'il n'y avait pas de quoi être fier”. D'entrée, le ton est donné. Le texte de Pol Hoste, mis en scène par Willy Thomas et Guy Dermul sera sans complaisance vis-à-vis de notre société.
Sur scène, le décor se limite au minimum. Pas de fioritures, rien d'inutile. Du côté des acteurs, c'est l'explosion. Ils sont quatorze à se passer la parole tour à tour. Quatorze jeunes qui s'interrogent sur notre société, et plus particulièrement sur nos engagements politiques et nos croyances. A travers leur regard, 'Pain Perdu' dresse un bilan, parfois drôle, parfois sévère, de ce que nous avons fait de nos idéaux. L'analyse est pleine de pertinence sans verser dans la leçon de morale. Pourtant, on ne peut s'empêcher de se questionner sur nos engagements, ou plutôt sur nos non-engagements. Si l'art a pour objectif de nous faire penser, Willy Thomas et Guy Dermul y parviennent avec finesse et humour.
Que reste t-il de nos engagements passés? Qui sait encore ce qu'est la lutte des classes, qui connaît les paroles de l'Internationale? Ces symboles ont disparu, noyés dans l'émergence des classes moyennes. Pol Hoste vient nous rappeler qu'ils ne sont pas que les clichés d'un temps révolu mais la clef de voûte de nos sociétés. Le « collectif » tant décrié de nos jours est la base de nos vies et des relations de solidarité. La sécurité sociale, les centres de vacances, les aides publiques... Autant de facettes de notre quotidien qui ne sont pas tombées du ciel. Poing levé, une « privilégiée » explique à un étranger que tout ce système, « c'est aux luttes sociales qu'on le doit, à l'engagement collectif des générations précédentes ». Elle s'est battue. Et non, elle ne lâchera rien à ces hordes qui voudraient venir en profiter. Le charme de sa volonté de combat est vite effacé par la tristesse de son égoïsme. Étrangers, immigrés, sans-papiers et sans-droits, eux aussi devront se battre s'ils veulent obtenir quelque chose. Et qu'importe s'ils ne le peuvent pas à cause de ce que nous avons fait de leurs pays. Nous avons pillé leur richesse, détruit leur culture? Et alors, battez-vous! leur répond la ménagère, individualiste au possible. D'un cynisme froid, cette citoyenne associe des idées contradictoires. Elles décrivent pourtant fort justement la société dans laquelle nous vivons.
Les relation Nord / Sud, le risque du totalitarisme alors que nos libertés se réduisent sans cesse un peu plus, notre égoïsme... Tout y passe. Et au final, un constat encore plus dérangeant: notre apathie face à cette situation critique. Nous avons hérité d'un monde qui se voulait un peu plus juste à chaque nouvelle génération. S'ils ne s'interrogent pas sur leurs vies et leur valeurs, les enfants des Trente glorieuses pourraient bien se distinguer en étant les premiers qui inverseront ce mouvement.
Mise en scène: Willy Thomas et Guy Dermul.
Sur-titrage en français et néerlandais.
Photo: © Hans Roels
Le Rideau sourit à nouveau

Une saison peut en cacher une autre. 2007/2008 aura été celle du tourment. 2008/2009 sonne comme un tournant, un renouveau pour le Rideau de Bruxelles. Michael Delanoy, fraichement promu directeur artistique, annonçait en conférence de presse, vendredi 23 mai, des lendemains qui chantent pour la création théâtrale bruxelloise. Le Rideau avance, "il a traversé tous les orages et connu tous les environnements", se plaît à dire cet homme qui tient à placer la parole de l'auteur et le corps de l'acteur au centre de l'attention du spectateur.
Bonnes nouvelles pour commencer. Les choses ont avancé depuis la conférence du 18 mai (lire notre compte-rendu). La construction de l'auditorium Paul Willems devrait arriver avec Juillet. Le permis d'urbaniste obtenu, manque seulement le permis d'environnement. Mais les 480 000 euros investis par le Palais des Beaux-Arts pour sa construction lèvent tout doute d'engagement du partenaire historique du Rideau. Respirons et tournons les yeux vers l'avenir, "le théâtre n'est pas mort" et il doit se réinventer. Cette année, trois artistes sont étroitement associés au programme et à la vie du théâtre: le metteur en scène et comédien Frédéric Dussenne, l'auteur Paul Pourveur et l'acteur et metteur en scène Christophe Sermet. En plus de ses propres productions, le Rideau crée des partenariats avec d'autres structures motivées par le même intérêt artistique. Il propose également un travail sous forme d'ateliers afin de se rapprocher toujours plus du public. Trois spectacles seront sur-titrés en flamand car "il faut s'ouvrir à l'autre communauté, on doit dialoguer", avec l'objectif à terme de généraliser la formule. Le Rideau met enfin en place "la liseuse", comité de lecture qui effectuera également un travail prospectif.
Concrètement, la saison se tiendra en huit actes. Elle prend son envol avec une version retravaillée d'Hamlet (du 27/09 au 25/10), réécrite par William Cliff et mise en scène par Frédéric Dussenne. Ce dernier veut faire de " cette tragédie de vengeance ratée, une pièce intime". Puis destination L'Amérique (du 04/11 au 29/11) de Serge Kribus, auteur belge qui s'est nourri de Bruxelles pour écrire l'histoire de Babar. Du 25/11 au 12/12, reprise du Gris (lire notre chronique). La nouvelle année mettra à l'honneur un texte de Juan Mayorga, Hamelin (du 06 au 27/01) mis en scène par Christophe Sermet. Conte d'une ville qui n'a pas su aimer ses enfants, elle "traite d'une faillite collective qui serait celle du langage" à travers le prisme de la pédophilie. On passe ensuite à un monument belge de l'écriture: Paul Willems. Frédéric Dussenne et toute l'équipe veulent transmettre le travail de ce grand poète. Nuit avec ombre en couleurs s'annonce comme une comédie surréaliste basée sur des thèmes atroces tel l'infanticide ou l'inceste. Enfin viennent dans l'ordre Yaacobi et Leidental (26/02 au 25/03) d'Hanokh Levin, mis en scène par Lorent Wanson. Pièce drôle axée sur un travail autour de la musique. Ambiance sonore à la Tom Waits. Paul Pourveur décortiquera dans L'Abécédaire (du 17/03 au 04/04) les tendances de notre société avec un théâtre de parole, très ludique. On parlera "nanostalgie", soit la nostalgie de ce qui s'est passé il y a dix minutes. Enfin, la saison s'achèvera sur la bien nommée Mort du chien (du 25/04 au 27/05) d'Hugo Claus mis en scène par Philippe Sireuil. Dans une approche surréaliste, le metteur en scène dressera le "portrait d'un pays avec des vitrines et des néons", sans laisser de côté la truculence de Claus.
La nouvelle saison du Rideau s'ouvre vers des horizons nouveaux. Ceux de la parole, de l'échange, d'une proximité renforcée avec le public. Et ce n'est pas un chantier qui pourrait l'en empêcher. Qu'on se le dise! Matinée souriante au Rideau, studieuse et rieuse comme une rentrée des classes. Souvenir des vacances d'été de l' enfance: quitter ses camarades de jeu avec l'étrange sensation qui mêle au regret de se quitter la hâte de bientôt se retrouver.
GABRIEL HAHN
Illustration © Rideau de Bruxelles
Rendez-vous: Destination Rideau les 11, 12 et 13 septembre 2008 lanceront la saison autour de rencontres, lectures, fêtes et cabarets
Pantalonnades de comiques
Tom Lanoye campe un prof contri, Sam Touzani assène des inepties. Le coeur brisé de l'Europe s'avère une soirée bancale et affligeante
L'idée était pourtant originale et vendeuse. Singer la désunion de la Belgique au sein de l’Europe qui s’unit en faisant intervenir un comique de chaque bord. Le manque cruel de concertation entre les deux artistes est flagrant. Le décalage des registres lasse et tombe sous la ceinture puis au ras des pâquerettes et des petits drapeaux européens dont la scène est bordée.
Tom Lanoye apporte une introduction sarcastique au spectacle. Histoire de donner une « leçon d’Europe », il évoque les référenda qui n’ont aboutis qu’à un remodelage hypocrite de la constitution. Ses sarcasmes pointent une « Union sans président, sans réel Parlement, sans électorat. Faudrait-il se contenter du drapeau, de la monnaie et de l’hymne ? demande-t-il. Pourquoi pas, tant que nous avons l’espoir, celui d’être écoutés un jour ». Lannoye a beau paraître découragé par le « monstre technocratique », il en peint une caricature molle et peu convaincante. Drôle néanmoins.
Il clôt son intervention, en lisant des extraits de sa pièce Fort Europa présentée vendredi soir en première belge au Bozar. Un texte soigné, qui préfigure une pièce brillante sur l'intégration des travailleurs étrangers en Belgique. Il tire ensuite un poème sur la femme, qui tombe un peu comme un cheveu dans la soupe.
Sam Touzani ne se donne même pas la peine de se prêter à l’exercice. La commande d'Europalia Europe ne l'a manifestement pas inspiré. Il présente deux numéros périlleux forçant les clichés et les amalgames. Les deux sketchs semblent vraiment sortir de derrière les fagots. Le premier set consiste à singer une créatrice de mode qui veut lancer une ligne « Tchador, j’adore» en Europe. Il vocifère, gesticule, multiplie les allusions salaces, surtout à l’attention d’un soixantenaire du premier rang. « Il faudrait que les hommes portent la burqa pour cacher leur connerie » répète-t-il deux fois. Atterrant. Le siège démange.
Dans le deuxième set et sans transition, le comique formule sans subtilité le rêve de devenir roi des Belges. « Vous connaissez la blague lourde qu’on raconte sur les Arabes ?», s’enquiert-il hilare. L’occasion de rappeler ses origines marocaines et d’opposer la sympathique démocratie belge à l’autocratie peu rassurante de Mohammed VI. Ce qui nous vaut cette envolée lyrique : « si tu critiques le roi, ça veut dire que tu critiques le prophète Mahomet. Alors là ! Comment ça va chier pour ta gueule ! ». Subtil et sidérant.
Après s'être relayés, les deux acteurs se retrouvent sur scène et se congratulent. Le malaise plane. Tom Lanoye reprend les rennes et son texte Fort Europa. Il lit, Sam Touzani traduit. Les mots puissants ne parviennent pourtant pas à dissiper l'échec cuisant d'un spectacle sans queue, ni tête.
Depuis les coulisses, un conseil des sages, formé de politiciens et de penseurs devait décrypter, après une courte pause, cette farce et répondre à la question: La Belgique est-elle la métaphore inverse de l'Europe unie?
L'ellipse force l'eclipse
CLOTILDE de GASTINES
Le coeur brisé de l'Europe,
avec Sam Touzani et Tom Lanoye
two men show bilingue (sans surtitre) dans le cadre d'Europalia Europe
A la recherche de la balle perdue
Seul en scène, monsieur Bleublanche présentait samedi et dimanche dernier la version finale de son spectacle entre cirque et théâtre
Un essaim de balles mortes gît sur scène. Flèches, pense-bêtes et réflexions tout azimut inscrits sur trois tableaux noirs, laissent imaginer les virevoltes qu’elles viennent d’essuyer. Affalé dans son fauteuil, l’artiste tripote une de ses balles. Tout à coup, il se lève et s’affaire, range son fatras, anime quelques gadjets, puis daigne enfin regarder son public. Subrepticement. Car, trois balles viennent aussitôt camoufler son visage.
Le jongleur répète loin de la piste. Nous le troublons. Sentiment confus dans la salle. Se trame là un « je t’aime, moi non plus » éphémère entre l’homme et ses balles. Monsieur Bleublanche joue le bonhomme mal assuré. Ni équilibriste, ni acrobate, ni vidéaste. Simple artiste en répétition, répétitif et absurde. Il se démène dans une série d’exercices, trébuche, s’empêtre dans sa veste. Sans peur de la chute et de l’échec. Ses défis s’inscrivent à la craie. Le jongleur s’obstine à ne jouer qu’avec une seule balle. Peine perdue. Celle-ci semble s’être liguée contre lui. Ces consoeurs entassées dans une petite valise attendent leur tour impatiemment.
L’enchaînement des tableaux en musique tient le spectateur en haleine. Du manque de souplesse jaillissent soudain des élans gracieux. Des rebonds agaçants de la balle perdue nait un tourbillon d’images. « Singing in the rain » retentit. Le saut devient périlleux. Les objets s’animent. Les enfants sont conquis, heureux de voir un geste enfin accompli. Monsieur Bleublanche parodie même son processus de création au tableau noir en remplaçant le « r » d’artiste par un « u ». Blague à part pour adultes.
Un homme gauche, très adroit tire sa révérence.
CLOTILDE de GASTINES
Photo © Antoinette Chaudron
La maison de Lemkin s'ouvre au public
En présence de Catherine
Filloux, auteur de la pièce; Jules-Henri
Marchant, metteur en scène et Pierre
Vincke, président de l’association RCN Justice et Démocratie
L’auteur américaine, d’origine française, a longtemps étudié le génocide perpétré par les Khmers rouges au Cambodge. Elle s’est par la suite intéressée au génocide de manière globale. C’est ainsi qu’elle a découvert l’inventeur de ce mot, un certain Raphaël Lemkin. Ce militant infatigable est surtout à l’origine de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, ratifiée en 1948 par les Nations Unies.
Catherine Filloux souligne lors de cette rencontre l’hypocrisie des Etats-Unis qui n’employaient pas le mot génocide mais l’expression occulte the g word, comme si ce crime ne portait pas de nom.
Depuis son enfance, Lemkin s’était intéressé aux génocides
dans l’histoire. Il avait même élaboré une liste alphabétique consacrée aux
peuples exterminés. « Raphaël Lemkin a vu que le génocide se répète dans
l’histoire. » Ce qui lui a permis de pressentir ce qui allait se
passer sous le régime nazi. Sa famille, juive polonaise, n’a pas voulu
l’écouter. Il est parti sans eux. Cinquante de ses parents furent exterminés
par le IIIe reich. «Lemkin a ressenti une très grande culpabilité ».
C’est aussi une des raisons du combat qu’il a mené toute sa vie, au service des
autres. En s’oubliant délibérément. Sacrifiant ainsi sa vie privée. Il décède en 1959. Près de trente ans plus tard, les Etats-Unis
ratifiaient la Convention Lemkin.
Pierre Vincke s’est senti véritablement « pris à
partie » par la pièce de théâtre. Son association, RCN Justice et
Démocratie est créée en octobre 1994, après le génocide rwandais. Une mission
de médecins est envoyée. « On ne soigne pas un génocide avec des
médecins mais avec des juristes, explique-t-il. Cette ONG insiste sur le rôle de la
scène judiciaire, où se rejouent les événements. Il existe sans aucun doute un parallèle avec
le théâtre et toute l’importance de la représentation, fut-elle
judiciaire. » Elle permet aussi de sortir du « temps du
malheur et de remettre en route le temps ».
La justice n’est donc pas qu’une technique, elle permet parfois l’émergence d’une parole. « Même si ça reste rare », nuance Pierre Vincke. La représentation judiciaire est donc nécessaire mais pas suffisante pour une véritable reconstruction. Il faut trouver d’autres espaces de parole. Le théâtre est un très bon moyen de permettre aux gens de s’exprimer. Une expérience au Burundi, montrant des situations justes et injustes a renvoyé les spectateurs à leur propre histoire. Une façon supplémentaire de rendre justice.
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