page 1 sur 7 | suivante > | >>

Theatre-critiques

titreL'espoir de vivre

Black out total. Crépuscule d'une existence vierge de toute perspective. Exceptée celle de lever l'ancre. Partir pour ne pas mourir, fuir pour se donner le droit d'espérer. Sénégal, aujourd'hui. L'homme qui nous narre son histoire a pris sa décision. Après avoir des années à essayer de développer son petit commerce de tailleur, il se tourne vers ailleurs. Vers l'Europe honnie et fantasmée. Celle qui prive les familles des revenus de la pêche, qui pille l'Afrique des ses matières premières et repousse l'immigration à ses frontières. Celle qui pour une poignée d'élus, permet de soutenir la famille, restée.

Debout et immobile, capuche sur le nez à peine dévoilée dans l'obscurité, le candidat clandestin remet à la mer son destin. Une fois l'argent du périple rassemblé, son sort est jeté, dans les mains du passeur. Navigateur aguerri, ou souvent simple un autre candidat comme lui. Plongée dans la pénombre, l'odyssée peut commencer. Sans bagages ni nourriture, une petite centaine d'hommes et de femmes sont prêts pour étancher leur soif de départ à en découdre avec ces éléments peu cléments. Son ami lui avait dit "Nous ne sommes pas nés du bon côté de l'Océan". Alors reste la prière, cette croyance en la providence.

Febar au Théâtre de Poche, se penche avec force et subtilité sur l'immigration clandestine africaine. Ces pirogues surchargées qui en mer ou sur les côtes d'Europe viennent s'échouer. Comme un rêve évaporé. Histoire d'un mirage nourrit par l'instinct de survie. Un radeau de la méduse à la réalité ô combien crue. et palpable. "On pisse dans des bouteilles", "les corps sont jetés par dessus bord". Younouss Diallo retranscrit avec justesse cette tension qui monte crescendo. L'embarcation s'apparente de plus en plus à une coquille de noix, la faim s'installe, l'espoir balbutie. L'angoisse supplante peu à peu l'excitation du départ.

La mise en scène simple et efficace de Michel Bernard nous plonge dans cet univers peuplé d'imaginaire. La fièvre, désir convulsif de fuite en avant, perle presque sur le visage de Younouss Diallo, qui avait pris part au fameux Rwanda 94. Le comédien s'embrase de cette rage irrépressible d'ailleurs. Un intéressant jeu de lumière nous immerge dans ce voyage vers un hypothétique meilleur. Des gyrophares suggèrent l'état d'urgence, des baies floutées la froideur d'un aéroport ou d'un centre fermé. Magnifique pièce sur la force vitale d'un continent pillé, d'un peuple opprimé, condamné par l'indifférence et la froideur du nord, Febar nous montre avec humanité cette réalité minée.

GABRIEL HAHN

Febar au Théâtre de Poche jusqu'au 28 mars à 20h30

Texte: Michael De Cock
Conception et adaptation: Michel Bernard, Younouss Diallo
Mise en scène: Michel Bernard
Avec: Younouss Diallo
Réalisation musicale: Gerry De Mol

Scénographie et éclairage: Stef Depover
Costumes : Anna Seniow
Technique : Félix Goossens & Dieter Lambrechts

Photo: © Stef Depover


titre(Pré)visions sous le ciel

 

Sous le ciel, né de l'imagination fertile de René Bizac, prend vie au Jacques Franck sur une mise en scène de la jeune Flore Vanhulst.  Un projet riche en partage, impliquant une classe de 7ème professionnelle de l’Institut Sainte-Marie. Elle a réalisé, avec l’aide d’étudiants en scénographie de La Cambre, décor, costumes et affiche. Le texte est disponible dans la Collection Hayez & Lansman.

Plongés dans le noir le plus complet, une respiration haletante en fond sonore, nous voilà déstabilisés. Les minutes suivantes ne laissent plus aucun doute. Bienvenue ailleurs. Un futur lointain,  lieu clos nommé la Zone. Trois personnages échangent, se battent, évoluent de concert. La Môme,  dynamique Ana Rodriguez, enceinte et fauchée, se refugie dans cette Zone pour fuir la Fédération et les nationaux. Elle y rencontre  l’Indien, énigmatique Quentin Marteau. C’est ce qu’elle a envie de voir, le rêve dont elle a besoin. L’Amazone, sublissime Laurence Warin qui vit sa troisième création avec René Bizac, une vendeuse d’amour qui fuit le désir, les rejoint.

L'auteur délivre un texte poétique qui résonne et touche en plein coeur. Sur un rythme percutant, les mots font naître images et sensations. Sons futuristes, lumières subtiles et décor apocalyptique créent une atmosphère bien particulière. Les acteurs se fondent dans leurs personnages, joliment servis par de magnifiques costumes. Sous ce ciel sombre et pénétrant, le rêve et le mystère éclairent l’horizon de leurs étoiles. Dans cet univers imaginaire, le clin d’œil au réel est frappant. En dépit de cet environnement hostile et dangereux où tout n'est  que contrôle et peur, les personnages résistent envers et contre tout. 

Où allons nous ? Cette quête, au cœur de la pièce, reste irrésolue. Loin des certitudes véhiculées par les histoires toutes tracées, la voie ici est ouverte à toute interprétation. Un indice seulement pourrait éclairer notre cheminement :  peu importe où l’on va, tant qu’une lueur d’espoir persiste dans le ciel, tout dans notre vie  reste possible…

  

BIANCA FIORA

Sous le Ciel le 26, 27, 28 novembre et le 4, 5, 6 décembre au Centre Culturel Jacques Franck.

Texte : René Bizac, publié dans la Collection Hayez & Lansman
Mise en scène : Flore Vanhulst
Comédiens : Ana Rodriguez, Laurence Warin, Quentin Marteau
Lumières : Aude Dierkens-Gits
Mouvement : Leslie Mannès
Musique : Maelstrom

titreL'Amérique, un rêve poétique au Rideau


Une tête émerge au beau milieu d’un rideau de papier doré sur un air funky. Jo a de la gouaille et du débit : « j’me relève, juste pour montrer que tant qu’on n’est pas mort on peut faire chier ». L’homme est tout en posture, en répartie. Son langage argotique titille du côté d’Audiard. Il est blessé, le rideau tombe, le voilà à « l’hosto ». Un autre singulier personnage apparaît. Babar et son pantalon pattes d’éléphant. A l’univ’ il est étudiant. En médecine. Sa vie et la société le turlupinent. Il aimerait tout plaquer, Joe va lui en donner l’opportunité. Lui qui vit au jour le jour, achète ce qu’il peut et vole ce dont il a besoin, va lui apprendre à s’affranchir des dogmes et de toute rationalité en société.

Une histoire de rencontre, d’amitié, de découverte de l’autre et de soi. L’Amérique au Rideau est une « road play » avec deux caractères aux antipodes qui se trouvent. Babar veut « changer le monde », mais reste coincé dans son univers réglé et étriqué. Joe, lui, fait fi de tout compromis, engoncé dans sa posture du rebelle sans cause. Ensemble ils font les 400 coups, volent une voiture, voguent vers le sud de la France pour « bricoler », partent des restaurants sans payer…

La scénographie confère un air de magie à cette pièce. Créative, profondément astucieuse, elle nous donne à voir l’univers à travers un prisme extraordinaire. Un simple tapis de fitness donne l’illusion de les voir marcher. Des lits qui tombent verticalement du ciel nous les montre cigarette au bec en train de tailler la bavette avant de « pioncer ». Et l’Amérique dans tout cela ? Fin des années 60 début 70, elle exacerbe les passions. Lieu de tous les possibles et du « flower power ». Machine impérialiste que tout le monde déteste sauf pour le rock.

Sur les airs de Janis, Jimi, Bowie et les autres, Serge Kribus délivre un texte et un jeu ivre de sensibilité et de tendresse. Ces décors décalés distillent une malicieuse poésie. Les deux compères voyagent au bout de l’enfer, partagent les joies et les déceptions d’une vie au jour le jour, nagent sous LSD dans une scène désopilante, fument des pétards. Leur interprétation est extraordinaire, leurs différences se complétant merveilleusement, les rendant chacun très attachant. Et si l’Amérique n’était pas un pays mais un lieu en chacun de nous ? Une terre de liberté où l’homme laisserait exprimer sa spontanéité ? Comme disait l’autre, si vous voulez l’avoir, vous l’aurez.


GABRIEL HAHN

L’Amérique au Rideau de Bruxelles jusqu’au 29/11 à 20h30

Texte et mise en scène de Serge Kribus

Avec Serge Kribus et Bernard Sens

titreIdiots géniaux


Deux personnages, jeans troués, air dégingandé. Au centre de la scène un banquet dressé. L’un d’eux soulève le brigadier, frappe le sol, la magie peut émerger. Ils se parent d’un masque nez, tout renfrognés, entament le récit du passé. Des marionnettes campent les rôles vacants. Une petite musique poétique accompagne, tintinnabulante. Pour leur 12e anniversaire, la maman de Stef et Mika avait convié les voisins à un grand repas. Il n’eut jamais lieu, trop d’incendies volontaires ce jour là. Un des deux jumeaux était arrêté. La table est restée, le second jumeau a accumulé les poupées, fabriquées et entassées. Il nous entraîne dans le récit de leur descente aux enfers. Chronique de l’exclusion ordinaire.

 Sauveur, papa looser, Gina, mère austère et les jumeaux sont nés sous une sale étoile. Risée du village, ils tentent tant bien que mal de mener une existence normale. Difficile quand la société les place à son ban. A l’école, à l’usine ou au bistrot. Rien ni personne ne les épargne. Sur les planches les comédiens virevoltent, survoltés, ils courent, miment, joue de concert violon et accordéon, insuffle vie aux marionnettes faites de bric et de broc, bouleversantes d’humanité. Un décor à tiroir offre un patchwork d’images, lieux et situations. Pas à pas, ils retracent les petites et grandes humiliations quotidiennes qui, accumulées, feront le verre déborder. « Je voulais parler du phénomène de tête à claque, cette personne désignée à l’intérieur d’une société pour être son souffre-douleur. A notre époque, tous les processus de solidarité sont battus en brèche et le processus d’élimination du faible est de plus en plus enclenché », étaye Jean Lambert, auteur et metteur en scène de la pièce.

Ce duo délicieusement déjanté offre un spectacle ivre de créativité, fine réflexion sur la marginalité, subtilement servie par un décor magique et poétique qui ouvre grandes les portes de l’imagination.


GABRIEL HAHN

Tête à claques au Théâtre National, 20, 21 et 22 Novembre à 20h30
Dans le cadre du Théma "Les Jeunes"
Texte et mise en scène de Jean Lambert
Avec Quantin Meert et François Sauveur accompagnés de Virginie Gardin
Scénographie Daniel Lesage et Saher Emran
Photo © Lou Hérion

titreYes, peut-être


Une palissade blanche aux pointes régulières, une piscine, son plongeoir, quelques fleurs... La mise en scène de Didier Poiteaux se veut simple, minimaliste. Mais pas dénuée de sens. « C'est le visage souriant et insolant d'une société libérale consumériste » analyse le metteur en scène. L'environnement parfait pour celui « qui a réussi », comme on dit. Il ne manque plus que le soleil du Midi ou de la Californie.

Dommage, la folie humaine est passée par là. Le bonheur matériel annihilé par la guerre, ce monde clos apparait bien vaniteux. Des sons balancés au visage du spectateur évoquent CNN, la voix monocorde du présentateur se brouille en interférence avec des ondes de GSM, et l'info revient encore et encore. En anglais, en espagnol... Le monde globalisé affiche sa puissance, le besoin de l'homme médiatique de se connecter à une information devenue sacrée.

Le saint patron cathodique n'est pourtant plus qu'un souvenir. Dans le monde post-atomique il ne reste rien, tout à disparu. Tout ou presque. Deux femmes survivent, symbole d'un temps révolu. Les hommes ont trop joué et la terre a explosé. Un guerrier accompagne les deux rescapées. Un être simple, un de ceux qui ont besoin de chef. « Pourquoi veut-il un chef ? ». « Pour qu'il lui botte le cul » note simplement sa nouvelle maîtresse. Le type soumis et méprisable par excellence, sans intelligence et prêt au pire pour satisfaire à un ordre. Un de ceux dont la non existence suffirai à faire le bonheur des autres.

L'humanité est sur le point de disparaître, elle a besoin de se renouveler ? Yes, peut-être. Mais que ce ne soit pas avec lui implorent les deux résistantes. « Il ne peut pas faire d'enfants, il n'est bon qu'à la guerre ». Le verdict est sans appel, énoncé avec simplicité. Dans le monde ravagé de ces  femmes, elles mêmes ont la naïveté des plus jeunes. Sans bêtise, sans intelligence non plus, elles inventent le passé. Elles ne se souviennent de rien, leur vision simple de la vie n'est que bon sens. Comment ont-il pu?

Le ridicule de notre société guerrière n'y résiste pas. L'humour de Marguerite Duras veut être plus fort que les bombes et la folie humaine. Au cœur du désastre, ces deux survivantes de l'extrême sont un éclat de vie et d'optimisme. Pierre-Paul Constant, guerrier autant méprisable qu'expressif transmet avec brillo les sentiments de l'auteur sur la folie meurtrière qui parfois s'empare des hommes. L'ignorance du langage de ce pauvre guerrier vaut tous les discours. Ses gesticulations bestiales sont l'expression des sans-voix. Par ces non-paroles, il questionne notre rapport au langage et à la mémoire. Que sommes nous? Que laisserons nous? Notre monde peut encore être sauvé, si l'Homme veut bien se pencher sur son passé. Qu'ont ils fait? Que sommes nous en train de faire? Il n'est pas trop tard. Au crépuscule d'une journée, d'une vie, d'une époque, les deux femmes traversent la belle palissade blanche qui délimite leur jardin. Avec refrain simple énoncé du bout des lèvres. « Je refuse, on refuse, nous refusons, je refuse... »

CAMILLE GORET

Yes, peut-être, à l’espace Senghor jusqu’au vendredi 14 novembre 2008.
Mise en scène : Didier Poiteaux
Assistanté de Roxane Lefebvre
Avec Graziella Boggiano, Laetitia Harutunian, Pierre-Paul Constant
Lumières : Aude Dirckens
Scènographie/Costumes : Valérie André
Son : Bruno Schweisgut

Photo: Droits réservés

page 1 sur 7 | suivante > | >>

copyright 2007 culture et dépendances // contactez-nous // sponsors // webdesign // Admin