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3 questions à Cintia Rodriguez
Turner Cody, la conquête de l'ouest
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3 questions à Cintia Rodriguez
Dans le cadre du festival de musique brésilienne de Brecht, le bien nommé "Braziliaans Feesten", moments de vérité avec une artiste aussi festive qu'engagée.
Culture et dépendances : Dessinez nous votre musique, quelles sont vos sources d’inspirations ?
Cintia Rodriguez : Ma musique parle du fait que dans le monde entier les gens se battent, que les grosses firmes industrielles se serve et prennent ce qu’elles veulent. Elles sont par exemple en train de tuer la forêt amazonienne. Le climat change, les animaux en sont chassés petit à petit. Je suis allée en Afrique et en Asie, c'est très dur de voir comment les gens grandissent là-bas. C'est une honte car ils ont par ailleurs une culture extraordinaire qui vient du coeur et de l'âme.
C.&D. : Votre démarche artistique est ainsi liée à un engagement profond?
C.R. : Oui, quand on regarde ces pays, on se pose forcément la question "qui suis-je pour être triste?". Je sais qu'on ne peut pas changer le monde tout seul, mais chacun à son échelle peut faire de petites choses. Il faut se battre. J’ai participé à un programme d’école pour les enfants aveugles en Tanzanie pour l’institution « Close the gap ». Il s’agissait de fournir des ordinateurs spécialement équipés pour eux. Je travaille aussi sur un projet au Brésil dans les villes de Sao Paolo, Rio et Salvador de Bahia. Il s’agit d’un programme d’éducation pour les personnes qui vivent dans la rue. Ce sont des jeunes qui ont entre 13 et 18 ans et qui n’ont pas forcément la chance d’aller à l’école.
C.&D. : Honorée d’être à la première édition du festival de musique brésilienne de Brecht ?
C.R. : Je me sens éblouie aujourd’hui. Le lieu et l’organisation du festival sont parfaits. J’ai même eu droit à un petit massage avant de monter sur scène. En plus, mon album est enfin prêt et en vente. J'ai écrit onze chansons dessus et participé aux arrangements musicaux. Il parle d’amour, de bonnes et de mauvaises choses, toujours avec émotion.
Propos recueillis par GABRIEL HAHN
Photo © Iwona Matlok
Rdv : concert à Bruxelles les Bains le 19 juillet
Le disque: Cintia Rodriguez, Arco Iris, CRP 01, 2008
Her Airness
Un célèbre homonyme de Petra Jordan était connu pour sa facilité à rester suspendu dans les airs. La jeune musicienne d’origine Slovaque respire elle à travers ses airs, refrains et mélodies que seules l’existence et ses expériences font naître. Simple alliance de la voix et du piano comme point de départ d’une histoire à tiroirs, génitrice d’airs aux accents soul-jazzy touchants de vécu et de sincérité.
Le choc est rapide. A peine soufflées trois bougies et la petite fille tombe nez à nez avec un piano. On imagine son incrédulité face à ce mastodonte à la voix si raffinée : « Qu’est-ce que c’est que ça ? Me suis-je demandé, fascinée. ». Après quelques années, les cours de piano classique commencent. Sept années d’études, mise à l’épreuve face à la créativité mais surtout la preuve que pour la musique elle respirait. Moment propice pour s’affranchir du dogme classique et voguer vers sa propre destinée. Vient alors cette courte période sans musique, le temps de mûrir. « Ballade pour Adeline » sonne son retour vers la vie ivre de touches noires et blanches. Autour de cet air naissent les premières improvisations et par là même la composition de ses propres mélodies.
La clef actuelle de son alchimie créatrice : « Tout se passe en même temps, la musique devient ainsi l’expression d’un sentiment, d’une humeur, d’une histoire vécue. Quelques notes se dessinent puis la mélodie prend son envol ». L’inspiration, mêlée de bribes de vie, d’impressions, d’idées passagères ou récurrentes. Dans « Haunted by memories » elle s’adresse à un homme qui « éparpille les mots comme le son d’une arme à feu ». Il est « poursuivie par les souvenirs et recherchée par la police ». Cette chanson au doux parfum mélancolique donne toute la mesure de l’artiste. Petra se met à nue, elle chante et joue avec ses tripes, elle évoque tant ses rires que ses pleurs. Aucune triche
L’artiste nous livre ainsi un univers particulier, où toutes les dimensions coexistent, qu’elles soient spirituelles, philosophiques ou simplement terrestre. A ses airs, la dame confère une dimension céleste. Elle avoue d’ailleurs avoir « toujours été intéressée par ce qui va au-delà du palpable, des cinq sens. Je crois en un ordre dans l’univers, il faut être positif envers les autres pour que la vie vous sourie ». Alors s’immiscent dans ses chansons ces valeurs humanistes qui lui sont si chères, comme dans « Blue planet ». Sans jamais verser dans le moralisme. « Car si mes chansons doivent être écoutées et entendues, autant qu’elles véhiculent un message positif car il s’agit d’une responsabilité. »
Petra promène son Moleskine et son talent dans les rues de Bruxelles, à la recherche de nouvelles ritournelles. Dans son carnet, elle écrit quelques mots qui lui viennent là ou ici. Elle poursuit son rêve sans relâche, l’étrenne dans des pianos bar ou dans des endroits plus insolites comme à la Commission Européenne. « L’art est un véhicule de bonheur et non sa condition » glisse-t-elle d’un regard malicieux. La reconnaissance ? Petra ne lui court pas après, elle vient quand la musique est empreinte d’honnêteté et d’intégrité.
Rencontre avec une musicienne charmante, passionnée, à la fois profonde et lucide par rapport aux réalités, sensible et forte comme seule la femme l’est. Sa musique coule telle une rivière de sentiments, de bonheur, de tension, de sagesse. La charmante dame a bien mérité son surnom de majesté des airs.
GABRIEL HAHN
Ecouter, infos : www.myspace.com/petrajordan
http://www.petra-jordan.com/
photo © Petra Jordan
Turner Cody, la conquête de l'ouest
De passage à Bruxelles pour un concert à la Quarantaine dans le cadre de sa tournée européenne, rendez-vous est pris avec le song-writer un dimanche après-midi. De retour des Marolles, il me fait découvrir la dizaine de vinyles chinés au Marché du Jeu de Balle. Brassens, Benny Goodman, du Jazz de l’entre-deux guerres, une sélection musicale hors du temps, qui lui ressemble.

Culture&dépendances : Tu as quitté ta ville natale très jeune. Qu’est-ce qui s’est passé pour que tu décides à 18 ans de partir pour New York et de devenir song-writer?
Turner Cody : J’avais 18 ans quand je suis parti pour New York. Je n’avais pas vraiment de plans en tête sauf celui de devenir auteur compositeur parce que ça me semblait une assez bonne idée par rapport aux autres que je pouvais avoir. Et puis personne ne m’a empêché de le faire. Donc je l’ai fait. Et j’ai été assez chanceux car ça a marché dès le début donc j’ai senti que j’avais pris une bonne décision.
C&D : Est-ce que tu viens d’une famille où on écoutait beaucoup de musique ?
T. C. : Ma famille n’est pas particulièrement mélomane. En revanche, j’ai toujours été intéressé par l’art, la poésie et la musique. J’ai commencé à écrire des chansons folk quand j’avais peut-être 16 ans. Je me suis dit que ce serait quelque chose que je pourrais faire. Donc c’est pour ça en quelque sorte que j’ai décidé de devenir auteur-compositeur.
C&D : Pourquoi la folk ? Ce n’est pas un style de musique qui était populaire quand tu étais adolescent…
T. C. : Quand j’étais gamin, j’écoutais de la musique antérieure à ma naissance, comme celle des années 60. Et ce qu’il y a de bien avec les disques et les CD, c’est que tu as la possibilité d’écouter de la musique des années précédentes. Et comme je n’ai jamais été intéressé par la musique actuelle… En fait, j’étais un gamin qui faisait des trucs différents des autres...
C&D : Pourquoi avoir opté pour New York ? C’est peut-être un peu stéréotypé mais on pense plutôt à San Francisco quand on pense à la musique folk…
T. C. : La musique folk est devenue populaire au début des années 60. Les song-writers venaient principalement de New York. Moi, je suis de Boston donc ce n’était pas très loin. Et New York est l’une des meilleures villes au monde. Il y a énormément de choses qui s’y passent pour quelqu’un qui cherche l’inspiration. Et puis, ma petite amie était là-bas.
C&D : On te classe souvent aux Etats-Unis du côté des song-writers anti-folk. Qu’est-ce qui différencie la folk de l’anti-folk ?
T. C. : En fait, il n’y pas beaucoup de différence. Moi-même, je ne qualifie pas ce que je fais comme étant de l’anti-folk. D’ailleurs, beaucoup de song-writers anti-folk peuvent être décrits comme des chanteurs de folk. Ceux qui utilisent le qualificatif « d’anti-folk » ont dans l’idée, je pense, de décrire une musique folk aux thèmes plus contemporains, avec un côté plus abrasif. La folk à l’origine, c'est-à-dire celle des années 40 et 50, avait un côté abrasif. Tandis que celle des années 60 et 70 était plus conservatrice, plus ennuyeuse. Elle avait perdu ce côté plus brut. Ceux qui pensaient faire de l’anti-folk au début des années 90, pensaient qu’ils étaient revenus à ce courant plus abrasif alors qu’en réalité, c’est de la vraie folk.
C&D : L’amour est un sujet de prédilection pour tout song-writer. Cependant, est-ce que dans tes chansons, tu évoques des problèmes plus contemporains, sociaux ou politiques?
T. C. : Je me sens concerné comme tout le monde, mais je ne compose pas sur des thèmes sociaux ou politiques. Certaines de mes chansons peuvent refléter la réalité, la vie en 2007. Mais elles ne sont pas analytiques. Je traite plus de mon expérience en tant qu’individu dans ma relation au monde. La majeure partie de mes chansons traite de mon état émotionnel. Et comme c’est l’amour et d’autres sentiments qui me touchent émotionnellement, c’est donc de ça que parlent mes chansons. Tu peux lire entre les lignes d’autres émotions telles que la peur, la paranoïa, l’incertitude, qui font partie de cet état émotionnel. Tu peux aussi y voir le reflet de quelque chose ayant un contenu plus social. Mais j’essaie d’écrire avec mon cœur et non avec mon intellect. Il y a une différence entre le fait de parler et de vouloir exprimer quelque chose de manière artistique.
C&D : Est-ce que tu crois qu’à l’instar de ce que disent certains artistes, la souffrance et la douleur sont des sources d’inspiration plus riches que le bonheur et la joie ?
T. C. : Je pense qu’il est plus facile de s’exprimer lorsque l’on se sent mal car l’art devient une catharsis et un medium entre l’état dans lequel tu es et celui dans lequel tu veux être. L’art devient un pont entre là où tu es et là où tu veux aller, une réconciliation pour soi-même. Parfois quand tu te sens incomplet, le processus artistique t’aide à te compléter. Quand tout va bien, tu n’es pas supposé changer quoique ce soit, donc c’est plus facile. Mais je pense aussi que les trucs que tu fais quand tu n’es pas dans un état d’esprit positif, peuvent être juste aussi précieux que les autres mais pas plus. Je dispose aussi bien de matériaux qui reflètent mon état d’esprit positif que négatif. J’essaie d’avoir les deux.
C&D : Et qu’est qui vient en premier, la musique ou les mots ?
T. C. : Ca vient en même temps.
C&D : J’ai vu que tu écrivais des poèmes. Est-ce que c’est le même travail d’écriture pour une chanson et pour un poème ?
T. C. : C’est un processus légèrement différent. Pour un poème, le medium, c’est la feuille blanche. Quand j’écris une chanson, j’essaie de m’imaginer en train de la chanter. Les mots doivent être ceux que j’ai envie de chanter, ils doivent venir de ma bouche. Parfois les mots qui correspondent à une feuille de papier, ne conviennent pas à une chanson. Il y a des similarités mais ça reste différent. Tu ne peux pas te permettre d’approfondir autant dans une chanson que dans un poème. D’ailleurs, je ne me considère pas comme un poète. Car je n’écris pas autant de poèmes que de chansons. Je me considère plus comme un song-writer que comme un poète.
C&D : Est-ce qu’il y a des poètes ou des écrivains qui t’ont particulièrement influencé ?
T. C. : Quand j’étais au lycée, j’ai lu Shakespeare comme tout le monde et des poètes américains tels qu’Edgar Allan Poe. Par la suite, j’ai commencé à lire Allan Ginsberg, Rimbaud. Mais je ne lis pas beaucoup de poésie. J’en lis de temps en temps, mais je ne me sens pas directement influencé par un poète. Des song-writers comme Hank Williams, Leonard Cohen ou Bob Dylan ont eu beaucoup plus d’influence sur moi que les écrivains.
C&D : Tu viens de sortir une compilation en Europe, 60 seasons*, qui comporte 14 chansons qu’il a fallu choisir parmi cinq albums, comment s’est opéré ce choix ?
T. C. : En fait c’est Greg (ndlr. du label B.Y_records) qui a choisi. Greg a fait ce choix et toutes les chansons qu’il a choisies, me convenaient. Bon, il y en a peut-être une que je n’aurais pas mise.
C&D : Et pourquoi avoir choisi de faire cette compilation avec un label belge ?
T. C. : J’étais chez moi à Brooklyn et j’ai reçu un mail de Greg que je ne connaissais pas. Il m’a écrit qu’il voulait faire une compil. Et comme j’ai déjà travaillé avec 3 ou 4 labels différents sur ce genre de projet, j’étais partant.
C&D : Quelle est la prochaine étape dans ta carrière ? Vas-tu enregistrer un nouvel album ?
T. C. : Je rentre le 1ernovembre aux Etats-Unis. J’ai déjà enregistré un album cette année qui devrait être disponible en Europe en février ou en mars. Sinon, je ne sais pas. J’ai fait beaucoup de shows en Europe cette année et j’espère que j’ai pu poser des fondations qui me permettront d’atteindre un public plus large. Sinon, je suis en tournée pendant 6 mois et le reste du temps je vis à New York où je fais mes disques. C’est ma manière de vivre.
C&D : Que peut-on te souhaiter ?
T. C. : Je ne sais pas. Les meilleures choses possibles. Je prends tout !
C&D : Maintenant imaginons que c’est l’Apocalypse, que tous les disques ont été détruits sauf un, ce serait lequel pour toi ?
T. C. : Si je ne pouvais plus écouter qu’un seul disque jusqu’à la fin de ma vie ?
C&D : Oui, c’est ça.
T. C. : Le best of de Hank Williams. Mais bon, j’espère que ça n’arrivera pas.
C&D : C’était une question hypothétique…
T. C. : Mais nous vivons dans un monde apocalyptique ! Enfin, je suppose qu’on n’en est pas encore arrivé là…
Propos recueillis par AGNES WOJCIECHOWICZ
*60 seasons a compilation 2000-2005
Disponible à
http://www.myspace.com/misterturnercody
Discographie de Turner Cody
60 Seasons, 2007(B.Y. records)
Quarter Century, 2005
The Great Migration, 2005
Buds of May, 2004
The Cody Choir, 2003
This Springtime and Others, 2001
Who Went West, 2001
Recording 1, 2000
Rencontre avec Mathieu Boogaerts
« C’est plus l’exil que Bruxelles que je suis venu chercher ici » Mathieu Boogaerts a posé son baluchon sur le sol belge pour y concevoir son prochain opus. Portrait
Assis dans une échoppe qui fait des tartes son fond commerce, Mathieu Boogaerts, a du mal à se faire à la décoration très « ikéenne » du lieu. Du mobilier en bois blond, des murs rouge, de la vaisselle faussement basique, une bougie sur chaque table, un semblant d’ambiance vu et revu dans les restaurants des capitales européennes : « C’est bon ici, mais je ne supporte pas la déco ! » Pour autant, Il ne boude pas son plaisir. Notre elfe de la chanson française est un gourmet qui a bon appétit.
Il y a quelques mois de cela, il a décidé de devenir bruxellois le temps d’un album. « J’ai dit "oui" à Bruxelles parce qu’on m’a proposé un lieu pour faire de la musique et ça faisait longtemps que je recherchais quelque chose ». Pour ce faire, il a renoncé à Paris, son point d’ancrage, cette escale permanente dans son itinéraire de vie, la plus belle ville du monde selon lui. Il y avait probablement cette frustration latente du voyageur dont la route du retour mène toujours au même point. « J’ai pris conscience que je n’avais habité qu’à Paris et que je ne pouvais pas passer ma vie dans un seul endroit. »

La raison du studio l’a emporté sur la passion parisienne au nom d’un cinquième album. « J’ai senti que pour celui-ci, il fallait que je change d’outils et l’outil en question, c’est le studio. » Alors depuis la fin de l’hiver dernier, celui qui se compare à une « petite usine indépendante » se rend tous les jours dans son atelier installé dans le centre de la capitale. Autodidacte de la musique, notre artisan entrepreneur y enregistre toutes le pistes instrumentales de son prochain album. Guitare, basse, percussions, clavier, batterie, il les a tous apprivoisés étoffant leur nombre et leur genre de ceux qu’ils ramènent de ses voyages et qu’il exploite au gré de ses compositions.
C’est à 10 ans qu’il a amorcé son apprentissage avec un orgue Farfisa offert par son père à l’occasion des trente ans de sa mère. « C’est devenu mon jouet préféré dans la maison. » Puis viendront la batterie, la guitare, la basse et le chant au sein d’un groupe baptisé "made in cament", un nom à l’image de son humour à la fois candide et espiègle. « Comme je jouais de tous les instruments, la découverte du quatre piste a été une évidence ; il fallait que j’en ai un. » Et d’ajouter avec cet air ingénu : « Ma carrière solo a donc commencé à seize ans. » C’est à vingt quatre ans qu’il goûte à la reconnaissance tout autant publique que critique lors de la sortie de Super, son premier album. « C’était épanouissant ; c’était comme si je faisais des études de médecine et que je faisais ma première consultation. » Une sorte de confirmation d’avoir choisi le bon chemin, d’avoir suivi la bonne route. Le deuxième album connaît un destin différent. Alors qu’il est convaincu d’avoir fait mieux que le précédent, il plaît deux fois moins. « Je me suis aperçu que je n’avais pas conscience de ce que les gens pouvaient aimer dans le premier album », constate-t-il.
Il avoue qu’encore aujourd’hui, il ne sait toujours pas. Depuis, c’est comme si le temps s’était scindé en deux périodes bien distinctes, l’une antérieure, l’autre postérieure à l’échec. Dès lors, impossible d’échapper à la remise en question et à l’appréhension, surtout lorsque votre maison de disques vient alimenter vos incertitudes en vous remerciant, ce qui se produisit à l’époque. Le doute n’est pas le meilleur des analgésiques mais peut être un formidable moteur. « La souffrance et le doute touchent l’inspiration et le premier truc que je cherche inconsciemment, c’est d’arriver à traduire avec justesse en musique et en poésie, mes sentiments profonds. La vraie jouissance, c’est d’arriver à ça. Si ça a du succès, c’est la cerise sur le gâteau », analyse Boogaerts.
Artisan, autodidacte, bourlingueur, authentique et sincère, il est alors aisé de comprendre que le formatage le fasse fuir. Néanmoins, il ne pratique pas un culte artificiel de la différence. Chez lui, c’est fondamentalement inné. Déjà dans son premier clip Ondulé où on le voyait se faire couper les cheveux et la barbe, les critiques français ont dû s’arracher les leurs, en voulant cataloguer celui qui ne rentrait dans aucune case.
Car dans quel tiroir musical peut-on ranger Mathieu Boogaerts ? Chanson française ? Il a grandement contribué au renouveau du genre en 1995. Pop ? Ses compositions affichent à la première écoute une certaine simplicité et ses textes, une naïveté apparente. Alors on a sorti une nouvelle étiquette indécollable, le sticker « minimaliste » qu’on lui recolle sur le front à chaque sortie d’album. Pourtant le son Boogaerts échappe à la classification et aux adjectifs « dépouillé », « monotone » et « simplificateur » qui vont de pair avec celui de « minimaliste ». Il y a comme un malentendu.
Les couleurs de Mathieu, ce sont des teintes tout azimut, douces, enveloppantes, chaleureuses où parfois la mélancolie vient s’immiscer. Globe-trotter depuis toujours, il a sillonné l’Afrique, l’Asie, les deux Amériques d’où il a rapporté de quoi épicer sa musique. « Les influences, c’est un phénomène complètement inconscient et je ne veux pas savoir ce qui me nourrit », explique-t-il. Et même si cette nourriture musicale doit demeurer intérieure, on perçoit qu’il s’est alimenté des sons rapportés de son odyssée sur les cinq continents. Autre source nourricière : un père mélomane. « Mon père a toujours écouté de la très bonne musique et en grande quantité, confie-t-il, et sans aucun doute si je fais de la musique aujourd’hui, c’est dû au fait d’en avoir écouté pendant toute mon enfance sans avoir choisi de le faire. » Jazz, reggae, salsa, les Beatles, Hendrix, Dick Annegarn, un héritage référentiel musical transmis du père au fils.
Bien qu’il rechigne à évoquer ses racines musicales, Mathieu Boogaerts n’en a pas moins accepté de devenir D.J. au P.P. Café pour une soirée et d’y dévoiler sa play-list idéale et constituer son top d’une centaine de chansons. « Comme je suis curieux de la musique du monde entier, il n’y aura pas de cohérence à part celle qui tient à mes goûts», annonce-t-il. Une autre manière de communiquer, différente somme toute de la scène. Une mise en danger peut-être, un processus plus intime sûrement, qu’il reconnaît : « Je pense que j’aurai vraiment le trac. C’est comme si je prenais le micro pour raconter ma vie à des gens que je ne connais pas. » Quoiqu’il en soit, Bob Marley, pierre de voûte de son univers musical, sera sur cette liste parce que, comme il le dit avec un large sourire : « Truffaut et Marley, y’a que ça de vrai ! »
AGNES WOJCIECHOWICZ
Mathieu Boogaerts au P.P. Café samedi 3 novembre 2007 à partir de 21h
28 rue Jules Van Praetstraat, 1000 Bruxelles
Discographie :
Ondulé Spécial (1995)
Super (1996)
Version simple (1998)
J'en ai marre d'être deux (1998)
En Public (1999)
2000 (2002)
MICHEL (2005)
Site Officiel :
http://www.mathieuboogaerts.com/
Rencontre avec Valota et Myra
« Une alchimie s’est créée »
Valota et Myra chantent en duo depuis deux ans. Leur premier album « Sur des chardons ardents » est sorti en juin 2007. Rencontre

C& D : Quel a été votre parcours ? Etes-vous des enfants de la balle ?
Myra Ebenstein : En quelque sorte, oui, mon frère aîné était musicien. J’ai commencé la guitare vers 12 ans et très vite je suis allée jouer dans le métro, pour voir comment le public réagissait. Je chantais beaucoup de chanson française : Lavilliers, Renaud, Brassens, Dick Annegarn, et aussi Cat Stevens. Puis j’ai monté un groupe de rock en 1984 avec mon mari Nitram, qui est guitariste. Je jouais du clavier, un peu de guitare. Je composais en français et en anglais. Comme l’enregistrement en studio était trop cher, on faisait surtout des concerts. Je ne gagnais pas ma vie, mais je souhaitais continuer à travailler dans la musique. J’ai suivi une formation de technicien son et j’ai créé un premier studio avec mon mari. Quand on est passé au numérique, on a quitté Paris pour la Normandie et monté FreeSon, un beau studio entièrement informatisé, en pleine nature. C’est là qu’on a enregistré notre premier disque « Sur des chardons ardents ».
Patrice Valota : J’ai d’abord été comédien. J’ai joué dans plusieurs films (Billy-ze-kick, Flagrant Désir,Justinien Trouvé,Le Dixième Homme), dans des séries télé, (La Crim’, Highlander), quelques pubs aussi. Mais, j’ai surtout vécu de ma peinture. Pendant une période aussi, j’écrivais des textes que je slamais. D’ailleurs pour le premier album, nous avons repris ces textes. Il fallait tout redémarrer à zéro pour les mettre en musique, alors on a avancé progressivement.
C&D : Comment vous êtes-vous rencontrés ?
Myra : C’est grâce à une de nos amies communes Fabienne Berthaud ( réalisatrice du film Frankie). Elle voulait me présenter quelqu’un qui écrivait. Elle connaissait ma musique et le travail de Valota. On s’est rencontré fin 2005.
Valota : Je préparais une exposition, alors on s’est donné rendez-vous trois mois plus tard. Je faisais un peu de slam, un peu de scène, je cherchais des musiciens créateurs, car je travaillais avec des interprètes. Myra avait le studio, la structure idéale pour se mettre en musique illico. On est entré dans une période d’apprentissage et de création incroyable. Les premières séances tu te connais pas, puis finalement une alchimie s’est créée.
C&D : Comment se sont dessinés « les Chardons ardents » ?
Valota : J’ai eu des doutes au début, je ne savais pas si la musique correspondrait aux textes. Il faut se faire confiance mutuellement. Myra a la faculté de se représenter la chose finie, aboutie, ce qui est normal pour une musicienne. J’étais plus impatient de voir comment tout cela allait s’harmoniser. C’est un peu fou de vivre pendant neuf mois avec un truc sur un fil, en attendant que la maquette soit prête.
Myra : On travaillait différemment sur les chansons pour choisir le ton et la mélodie. J’ai parfois eu aussi des hésitations sur les textes, il fallait les rythmer ou modifier leur rime. Quand je compose une mélodie, je sens tout de suite ce qu’elle va donner. C’est plus sur le live, que je vais douter, car là c’est one shot, il faut pas se louper.
C&D : Quel souvenir gardez-vous de votre premier concert ?
Myra : Notre première date est tombée à l’improviste. On a dû remplacer un artiste au pied levé. On a donné un concert très privé au studio. On a installé la scène dans une grange, près des mottes de foin, et on a joué pour la première fois les quatorze titres de l’album d’affilée. J’avais un de ces tracs ! Mais, on progresse plus en un concert, qu’en dix répétitions. Il faut éprouver le spectacle en scène pour gagner en assurance.
Valota : Au départ, on restait assez proche de la structure de l’album, puis au fur et à mesure notre set s’est allongé. Les deux tiers du prochain album sont déjà sur scène. Ça roule bien, pour l’instant on chante surtout pour un public d’amis, mais certains curieux nous découvrent aussi.
C&D : Est-ce que vous assumez certaines influences comme Gainsbourg, Ferré, Brassens ?
Myra : Je suis comme un buvard. Ce que tu écoutes tout au long de ta vie ressort inconsciemment. Je n’y réfléchis donc pas. Je suis conditionnée par une culture, une éducation et des goûts particuliers. D’où l’intérêt de travailler avec Valota. J’étais très sensible à son écriture, je souhaitais être en cohérence avec elle et chercher l’osmose de la musique avec les textes. Les textes slamés n’était pas si figés, on les a retravaillés, allongés ou allégés d’un ou deux pieds.
Valota : Je me sens proche de Ferré. Ses images me plaisent, me parlent. J’aime les mots sculptés, qui donnent du sens. L’important c’est l’émotion, je ne cherche ni la virtuosité, ni la perfection, mais plutôt la faille chez les gens, comme Brel. J’aurais aimé des textes de Ferré sur la musique des Pink Floyd. Musicalement, Brassens m’ennuie, Brel au moins partait dans des envolées déchirantes! Il savait faire passer un texte, un peu comme Regiani ou Barbara. Ils avaient quelque chose en plus.
C&D : Comment définiriez-vous votre genre musical pour le moins atypique ?
Myra : On s’est entendu dire un jour par un producteur, qu’on était « spé, limite trash » ! Ça nous a pas vraiment fait rire. D’un côté, c’est sûr qu’on cultive un côté dérangeant, pas politiquement correct. Ce n’est pas propret, lissé. On a plus l’âge de distiller un flot de paroles édulcorées. De l’autre, dire que ce sont des chansons à textes, c’est un rien réducteur. Je me fais un plaisir de passer d’une valse au piano à un rock aux guitares saturées.
Valota : Chez les chanteurs en vogue aujourd’hui, les chansons sont toutes pareilles. Brel savait changer de rythme. Je ne dis pas ça pour me démarquer, mais dans notre cas, la musique est venu sur les paroles. Chaque histoire a son climat, ses mots, son ton. Comme « J’ai mal à la France »…
Myra : C’est vrai qu’au début, j’ai renâclé à travailler sur ce texte, car Valota l’avait slamé sur le ton de la colère.
Valota : Finalement, on le fait passer maintenant sur une musique plus festive, avec davantage de recul. C’est beaucoup mieux.
C&D : Vous considérez-vous en marge de la nouvelle chanson française ?
Myra : Je suis un peu déconcertée par les critères commerciaux imposés par les maisons de distribution et par les médias. On devait être programmé tout l’été sur France Inter, mais ils ont fini par annuler. Il y a de la place pour les trucs gentillets, un peu molassons, dès qu’on sort un peu du schéma, il semble que ce soit plus difficile. On cherche à chanter l’intime, les émotions, alors que les radios tendent plutôt à diffuser du juvénil.
Valota : Quand Brel singe le niais sur les « Bonbons », c’est poignant, drôle, pathétique et cruel. C’est ça la vie ! Il dépeint la frustration de ne pas être aimé. Gainsbourg avait des textes travaillés, il a écrit des chansons magnifiques, un vrai poète mis en musique. Mais, il a été connu seulement vers 35 ans. Aujourd’hui, il faut un physique bien fait, pour attirer l’œil des médias. On arrive sur le marché à la cinquantaine, qui va s’intéresser à nous ?
C&D : Votre jeu sur scène paraît très charnel, est-ce la nécessité du duo ?
Valota : Ah oui ? Je me laisse porter par le texte et dans le duo, je laisse parler la femme. Mon écriture est très féminine, se veut intime et pudique.
Myra : L’émotionnel, le charnel, c’est notre manière. Nous ne voulons pas verser dans la légèreté ou la frivolité. Je considère que la musique est le prolongement de la poésie. On veut faire réfléchir, se livrer en étant sur le fil de la fragilité. Il faut créer une interaction entre l’artiste et le spectateur.
C&D : Quels sont vos projets ?
Myra : Nous nous sommes attelés au second album, il est prévu pour le mois de mars, si tout va bien. C’est rapide, car nous disposons du studio. Il paraît que c’est seulement après le troisième album, qu’on devrait commencer à être connu, donc on se dépêche !
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