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Entretien avec Olivier Pâques, part 2

C&D : Quelle personnalité voulez-vous donner à Loïs à travers vos dessins? Est-il un héritier d’Alix?
O.P. : Tout l’intérêt de travailler avec Jacques Martin sur un nouveau personnage, c’est qu’il y met toute son énergie. Alors, oui, Loïs a les mêmes qualités de héros de bande dessinée qu’Alix : il est idéaliste, voire utopiste, justicier mais aussi franc-tireur. Ils sont tous deux très jeunes. Mais il y a quand même une différence : la vie sexuelle de Loïs est beaucoup plus mise en avant. C’est Jacques Martin qui l’a voulu. Vous comprenez, il y a un problème avec Alix. On ne peut pas lui faire faire n’importe quoi. C’est comme avec Tintin. On ne peut faire que des suggestions, comme quand il est écrit que Cléopâtre « remercie » Alix, à la fin d’un épisode. Loïs est bien plus libre à ce niveau. Mais bon, ce n’est pas pour autant qu’on va tenter à tout prix de lui faire avoir une nouvelle aventure à chaque tome… Concernant les réactions du personnage, j’en discute beaucoup avec le scénariste. Je pense aux réactions que j’aurais eu à vingt ans. Loïs est évidemment incorruptible, quitte à prendre des risques. A l’époque, j’imagine qu’on était mature plus tôt qu’aujourd’hui. On envoyait les jeunes à la guerre dès leurs quinze ans. Loïs sait se battre. L’idée était d’en faire un duelliste honorable et non redoutable. Il se débrouille mais il n’est pas toujours à l’aise dans un combat. En tout cas, ce n’est pas un avatar complet d’Alix.
C&D : Oui, à commencer par ses cheveux qui ne sont pas blonds! Comment participez-vous à la colorisation des albums?
O.P. : Je suis daltonien, ce qui rend le métier de coloriste difficile. J’ai fait des essais, quand je travaillais sur Lefranc, mais ce n’était pas concluant. Je ne pense pas en couleurs quand je dessine, je pense en noir et blanc. Puis, je donne des directives. Les détails, la pierre de calcaire pour tel édifice, le bois pour tel autre... J’explique en quelle matière chaque élément du décor est fait. Parfois, j’utilise des crayons de couleur pour bien montrer les distinctions.
C&D : Les critiques ne manquent pas d’éloges sur votre trait. Quelles sont vos influences, mis à part Jacques Martin? On cite Marc-Renier…
O.P. : Oh, c’est très flatteur d’être comparé à Marc-Renier! Il fait partie de ces dessinateurs scandaleusement doués. Mais pourquoi on me compare à lui? Peut-être parce qu’il a fait une histoire sur le Masque de fer. En tout cas, je ne l’ai absolument pas fait exprès! Je ne cherche à imiter personne. Jacques Martin, je l’ai lu dans la bibliothèque de mon père. Le premier album que j’ai acheté, les premiers 200 ou 300 francs belges que j’ai investis dans une bande dessinée, c’était pour Alix, Le Cheval de Troie. C’est encore aujourd’hui le volume que j’apprécie le plus.
C&D : Avez-vous toujours été attiré par la bande dessinée classique, historique? Est-ce votre style?
O.P. : J’ai toujours été passionné d’histoire. Et pendant mes années à Saint Luc, la voie classique était la plus logique. Je n’ai jamais brillé par mon inventivité graphique durant mes études. Je suis plutôt du genre à prendre mon temps et attendre pour revenir sur les codes que j’ai appris. Pour l’instant, je ne me sens pas apte. C’est risqué de vouloir adopter un style quand on est encore jeune. Il me semble que Hugo Pratt a commencé par imiter le style Milton Caniff, vous savez, les pin-up pour les soldats américains. Ce n’est absolument pas condamnable de vouloir maîtriser un art de manière académique pour en exploser les codes par la suite. C’est ce qu’a fait Picasso! Je me méfie vraiment de ce postulat qui veut que les jeunes doivent casser la baraque immédiatement. Je crois davantage en une lente maturation du style.
C&D : La bande dessinée, vous en avez toujours voulu faire votre métier?
O.P. : Je me suis fixé en classe de rhéto. J’aime le côté narratif de la bande dessinée. Dans Le Code Noir, j’ai vraiment eu le sentiment d’avoir voyagé avec mes personnages, d’avoir complètement décroché pendant quelques heures.
C&D : On sait déjà que le prochain Loïs se déroulera à Rome, et qu’une réédition des trois premiers tomes est prévue pour le 13 mai. Le succès semble au rendez-vous. Pensez-vous que Loïs puisse connaître autant d’aventures qu’Alix?
O.P. : Je l’espère vivement. La période est très riche. A ce propos, nous suivons le même procédé qu’Astérix, nous nous sommes fixés une période précise pour l’action, qui est l’année 1682. Au départ, Jacques Martin voulait une histoire en Louisiane, en 1675. Mais j’ai fait remarquer que la Louisiane n’avait pas été nommée avant 1682. C’est donc l’année que nous avons choisi et cela s’est avéré une excellente idée, car il s’est passé beaucoup de choses dans le monde en 1682 : le couronnement plus ou moins fantoche de Pierre Le Grand, le siège de Vienne, les relations avec la Turquie… Loïs pourrait donc aller en Russie, en Turquie, etc. Des personnages emblématiques étaient en vie cette année-là, la reine, la princesse palatine, Montespan et Maintenon… Et surtout, le Versailles qu’on connaît aujourd’hui était quasiment construit! En situant l’action en 1675, on aurait connu les pires difficultés, Versailles n’était pas le même. Et puis, en 1682, on sent que les choses étaient en train de basculer. Pas encore, mais presque. Il y a donc matière à d’autres récits… Si le lecteur en veut bien, la série se poursuivra!
C&D : Et vos projets à vous?
O.P. : J’ai beaucoup d’idées. Rome m’a donné envie de faire une bande dessinée sur les guerres puniques. J’ai aussi dans la tête une histoire de marine, suite à la lecture d’un roman. Je ne lis pas beaucoup mais si un livre me plaît, j’ai tout de suite envie de l’illustrer. Si Loïs doit devenir secondaire un jour dans mon travail, j’espère que ce n’est pas pour bientôt. Pour l’instant, il me prend du temps et me passionne !
Propos receuillis par LOUIS DARMS
Monsieur, Frère du Roi, 48 pages, 10 €
Auteurs : Jacques Martin, Patrick Weber, Olivier Pâques
Date de parution : 25/03/2009
Editions Casterman
Photo © Casterman 2009